J’aurais voulu muer

reptile de ma condition sociale

Quelque chose reste en moi
Quelque chose bouge
Quelque chose remue
Quelque chose remue sous la peau
sur la peau
respire dans la peau
à travers elle

les pores
je nettoie les pores
avec la pluie
avec l’eau des rivières
il y a des traces de terre
des traces de sable
quelque chose de rouge et d’ocre
et ce n’est pas sale
ceci est mon corps

j’aurais voulu en habiter un autre
j’aurais tellement voulu
laver la honte
d’être née femme
d’être née dans le foin le poulailler l’inculture le patois le matérialisme sauvage la ruralité la consommation à outrance
la honte d’aimer lire et écrire
dans un milieu où 
ces verbes riment avec oisiveté paresse
intellectuel.le.s
perché
hors-sol
trahison

Pourtant j’ai lavé ma peau et ma peau est restée.

Ma peau lit et ma peau écrit.

ma peau tond le jardin
ma peau parle avec un accent chantant
ma peau élève seule trois enfants 
ma peau est professeure de français en collège
ma peau ne dort pas la nuit quand le petit tousse
ma peau se lève à 7 heures
ma peau roule dans une vieille voiture diesel
ma peau dit Aujourd’hui je vais vous apprendre à conjuguer les verbes du troisième groupe au présent de l’indicatif
ma peau constate qu’il fait trop chaud en novembre
ma peau tond le jardin et ramasse l’herbe et taille les ronces
ma peau se lève parfois la nuit pour écrire
ma peau lit le soir elle prend des notes
ma peau écrit le matin elle écrit la lumière les couleurs le souffle le lien

Mon temps est fractionné

Pourtant ma peau est une

elle poursuit sa ligne
elle creuse 

le temps s’allonge
s’étire sur les pores

ma peau se nourrit d’eau et de mots

ma peau est politique
ma peau est lutte 
en lutte

ma peau est un espace de résistance et de liberté