Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Toni Morrison et Laura Kasischke

  • Premièrement
    j’habite dans une vie
    où le quotidien n’existe pas
    il est resté derrière
    à l’époque des horaires
    et de la grande ville

    Deuxièmement 
    j’habite dans une ville 
    où je n’existe pas
    les bars les boutiques les cinémas
    les étals du marché le canal
    les gens autour de moi
    ne me connaissent pas

    Troisièmement
    la vie me coule dessus
    comme je coule dans la ville

    Quatrièmement
    l’été attend en embuscade
    derrière les buissons assommés de soleil
    futur trop loin trop proche
    temps distendu
    pièces du puzzle à fabriquer soi-même

    Cinquièmement
    chercher la musique
    les guirlandes entre les branches
    l’eau claire sur les rochers
    le soleil doux et l’ombre chaleureuse
    les gens luisant de beauté
    s’épuiser à vouloir tout à la fois
    parce que pourquoi pas
    la prochaine fois
    on ne sait pas

    Sixièmement
    accueillir ce qui est et ce qui sera
    laisser couler le soleil sur la peau
    les yeux sur l’étang près de la maison
    adoucir les peut-être
    dans cette ville qui apprend aussi à nous connaître

  • Premièrement je me lève tôt
    le soleil rougit l’aube brûlante
    augure la canicule
    et la terre suffoque de soif
    sous les jours sans pluie
    les oiseaux se taisent

    Deuxièmement j’ouvre les volets
    de bois mort l’air neuf s’engouffre
    dans le chai la terre battue transpire
    ce qui lui reste de moite humidité
    tassée sous mes pieds s’évapore
    sous l’arbre le chat miaule

    Troisièmement je bois l’eau chaude
    bout dans la tasse de céramique bleue
    nuit océan profond je plonge
    au sous-sol des gravillons du jardin
    et nettoie l’eau du bac à douche
    laissée dehors aux animaux

    Quatrièmement je ferme les yeux
    en fente jaune du chat me regardent

  • Premièrement,
    C’est l’aube c’est le matin très tôt c’est le lever du soleil c’est rapide comme une
    pièce d’or dans la machine
    C’est une chaîne d’actions molles avec des sonneries qui disent quand c’est fini
    C’est une voix dure qui dit que ça repart et puis
    C’est un panneau rouge-brûlure une prière enflammée pour que le soleil se gare
    sans dépasser
    C’est une cachette où on fume devant des fleurs obscènes

    Deuxièmement,
    C’est une montre et c’est jamais et c’est toujours et
    C’est un vieux cours sur les adverbes qu’un autre matin à l’aube très tôt très vite
    on révisait sur un pont devant une cathédrale
    C’était une fois où on essayait d’être en n’étant pas
    C’était le seul adverbe qui reste sur le pont de pierre c’est :
    « Assez »

    Troisièmement,
    C’était quand les oiseaux nous laissaient indifférents
    C’est aujourd’hui à l’aube tôt très tôt différent
    La première sortie est la plus belle
    Un jardin non pas comme on l’imagine mais tel qu’il est
    Le même jardin tous les jours
    Les graviers l’herbe et les oiseaux qui maintenant
    Malgré la montre et les sonneries
    Le chemin tracé à suivre à suivre
    C’est un matin au millimètre où un oiseau est maintenant un événement

    Quatrièmement,
    C’est un chemin qui fait plaisir
    Pas un plaisir oublié de caresse
    Un plaisir nouveau de tout agrandir
    D’avancer avec dans une main une loupe inopinée
    Et dans l’autre une boussole qui pulse comme un cœur de rouge-gorge naïf et
    audacieux
    Dans un matin large comme une cathédrale
    Sous un soleil de machine à sous
    On roule en rond dans un petit jardin
    Assez grand pour y passer une partie de la vie
    Et rouler sans compter
    Jusqu’au prochain « C’est l’heure »
    Rouler sur la rosée

  • Au premier instant de la première nuit
    Elle avait veillé le nourrisson. Le nourrisson tout juste né en silence…
    En silence il lui avait sourit et tout s’était éclairé.

    Éclairé d’une lumière forte qui suspendait le temps. Le temps contre lequel il lui avait toujours semblé lutter; 
    Lutter, douce, fébrile, désespérée ;
    Désespérée dans son enfance inversée…

    Inversée à veiller sur les autres, comme mue par une contagion! Contagion à laquelle elle cédait ; Dont il faudrait bien se délester…

    Se délester pour que l’enfant quitte la fusion; Quitte la fusion pour devenir une et plusieurs !

    Une et plusieurs au grée de la terre en mouvement ; Mouvement qui toujours l’avait effrayée : orage assourdissant !

    Assourdissant en ses nuits fondatrices où elle avait vogué au bord du gouffre !

    Gouffre dont l’esprit et le coeur ne se défont qu’au prix d’un lent voyage !

    Voyage intérieur, discret, qui cette première nuit s’ était clos.

    S’était clos alors qu’elle avait pensé. 

    Pensé et crier comme une nouvelle certitude; Certitude subite :  » Je suis quelqu’un de bien ! » 

    Quelqu’un de bien et la honte s’était éloignée : vaincue enfin.

    Vaincue alors qu’elle lui donnait son nom auquel le nouveau né lui répondit dans un souffle d’instinct!

    Un souffle d’instinct qui scella le plus secret serment; Serment d’amour muet; Muet. Muet et évident.

  • Premièrement :
    Je quitte les draps froissés et m’arrache à la chaleur du lit. Le rideau métallique rembobine la nuit, le jour pénètre dans la chambre. Dehors l’herbe est toute irisée de gelée. Le soleil blanc de l’hiver éclabousse la terrasse. Encore toute endormie, comme je frisonne un peu, je m’enroule dans un peignoir épais. Le sol est tiède, doux sous les pieds nus. « On such a winter’s day / I’d be safe and warm … ». Derrière les vitres, merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges et bergeronnettes, ces lève-tôt, picorent dans les demi-noix de coco, remplies de graines, qui font office de mangeoires. Mon estomac gargouille. La faim s’invite au saut du lit.

    Deuxièmement :
    Dans la cuisine infondée de lumière, tu m’accueilles d’un baiser. Odeurs de café et de pain grillé, je salive. Les oiseaux s’ébrouent dans la glycine toute nue, ils chantent et s’appellent. Je sifflote aussi. Je les contemple longtemps en sirotant le café. Ils m’amusent et me font rêver. Merles, mésanges, chardonnerets, rouges-gorges ou bergeronnettes, je les sais par cœur à présent. Quand je sors fumer une cigarette, eux s’envolent dans un bain d’azur. Le ciel est d’un bleu intense ce jour. Une fourmi, petit insecte sans aile, suit résolument son chemin entre les dalles. Besogneuse, elle se hâte en zigzagant. « There’s a place called Kokomo / That’s where
    you wanna go / Baby, why don’t we go? … ».

    Troisièmement
    Il est temps de se presser lentement sous l’eau chaude. Dans la salle d’eau, une araignée domestique a crocheté sa toile dans un angle du plafond. Je reconnais la tégénaire, inoffensive arachnide à longues pattes. Elle se balance au bout de son fil de soie pendant que je me savonne , me rince et me sèche. « Ooh baby baby, it’s a wild world / if you want to leave, take good care … ». Elle est confiante comme une amie. Je le suis aussi. Je la salue en partant. J’entortille mes cheveux et visse ma casquette. Je suis prête.

    Quatrièmement
    Je sors me promener dans la forêt avec toi. Main dans la main, nous chiffonnons les herbes, les mousses et les feuilles mortes sous nos pas. Nous avons de la musique dans les oreilles. Je peigne des yeux les arbres qui frisent. L’air est frais. La terre respire. Son souffle sent l’humus, le mycélium et le pin sylvestre. Tu me montres les traces et les empreintes des animaux des bois. Nous marchons côte à côte sous les feuillus. Bientôt le soleil rougit. De la sorte passent les douces heures. Ainsi va la vie. La nôtre et celle des bêtes. Les jours parfaits. La vie heureuse avec toi. « Oh, it’s such a perfect day / I’m glad I spent it with you / Oh, such a perfect day / You just keep me hanging on / You just keep me hanging on / You’re going to reap just what
    you sow … »

    1 California Dreamin’ – The Mamas & The Papas
    2 Kokomo – The Beach Boys
    3 Wild World – Cat Stevens
    4 Perfect Day – Lou Reed

  • Premier mot quasi muet murmuré comme dit pour soi-même ce souhait du jour que l’on aurait arraché à la nuit comme une plume

    Deuxième mot plumé papillonne clairsemé bordure de lèvres susurré sorti de son nid tout ébouriffé pouffant ses heureux hasards dans l’attente ou la promesse à venir

    Troisième mot souvent promis jamais tenu décline ses prédictions ses aventures le son produit chantonne un air que l’on respire de la bouche à la bouche

    Quatrième mot déraciné s’accroche à la langue qu’un flot brutal fait dévaler sa pente inversement proportionnelle la durée de vie écourtée rentré dans la gorge

  • Premier son peut-être indécelable pour l’une des deux oreilles peut-être la traversée de l’os comme un gémissement sourd une griffure dans la jointure


    Deuxième son amplifié dans la pliure du genou un craquement la course des nerfs leur galop en surface quelque chose flotte à l’intérieur qui prend feu


    Troisième son la plainte gravit la pente jusqu’au crâne le choc s’entend loin au cœur centaines de bêtes à l’œuvre la plaie vive brûlante tout le corps irradié

  • A 6h
    tu mets tes chaussettes bleues
    comme ton pull
    ma pochette
    ta veste
    la gourde

    il est 6h
    où sont mes gants
    le froid
    la pluie
    le fleuve qui déborde
    prends les grands draps
    tu murmures
    tu peins en blanc
    l’enduit
    les affiches
    le chauffage

    il est 6h
    où sont mes gants
    couper mes ongles
    acheter des chaussons
    ne pas dormir
    oublier le réveil
    le matin
    la nuit
    le soir
    ton anniversaire
    les bougies
    les allumettes qui tombent
    la poussière sur le toit
    prendre le balai
    nous coiffer
    mettre un bonnet

    6h
    les gants sur la table
    le coup d’éponge
    senteur verveine
    la tasse dans l’évier
    que tu recolles

    6h
    descendre les escaliers
    ton manteau à la main
    le couvercle tombe
    le carrelage, la glue
    sur la liste de courses

    il n’est plus 6h
    le casque sur le coude
    tu le mets sur la tête
    l’essence
    le plein
    tu démarres
    prends les grands draps
    le renard qui traverse
    le pont sous les pieds
    le fleuve qui déborde
    les draps dans le coffre
    la clé pour ouvrir
    la gouache au plafond

    6h
    tu lèves les bras
    tu mets tes gants
    les chaussons sur les pieds
    le bonnet sur la tête
    tout habillée
    une carapace
    un homard

    6h
    grandir
    changer d’année
    gratter la peau
    mettre une chemise
    et des boutons
    puis
    recoller le couvercle
    la théière
    garder au chaud
    tout mettre dans le bain
    l’éponge sur les ongles
    les cheveux qui tombent

    6h
    tu as soif
    tu n’es pas dans le courant
    le fleuve
    la noyade
    et tu dors
    tu plies les draps
    la gouache est tombée dans l’eau

  • Premièrement

    Mes nuits-
    Noires d’angoisse

    Mon corps-
    Un château hanté par mes peurs du silence. Le fantôme de la mort rode en moi.

    Non je ne voulais pas dormir.

    Deuxièmement

    Mes parents-
    Des morts-vivants.

    Mes pleurs perçaient leur os, ils étaient invisibles d’amour. Pas le droit de les réveiller.

    Leur lit-
    Une tombe aux fleurs de l’égoïsme.

    Je n’avais pas le droit d’avoir peur du noir.
    Je n’avais pas le droit de me lever. Le froid de mes terreurs nocturnes embaumait ma couverture, linceul d’un abandon.

    Troisièmement

    Le jour se levait mais maman était resté dans sa nuit. Sombre, elle était transpercée par le spectre du soleil de mon existence. Elle en avait si peur, perdue dans le labyrinthe épineux de ses douleurs. Elle errait dans notre maison de glace. Je glissais vers elle mais jamais je ne la rejoignais.

    Quatrièmement

    Je mettais mes patins de courage à mes pieds mais je me changeais en statut de sel, figée par ses réactions violentes.

    Cinquièmement

    J’allais vers la lumière de l’extérieur, trop éblouie par le soleil des autres, je disparaissais. Je fusionnais avec le rien, l’air, le vide. Je devenais comme elle, comme lui. Un mort-vivant.

    Sixièmement

    Mes yeux refusaient de quitter mon monde. Ils étaient des crayons, des pinceaux, des feutres de couleurs de ce (et non ceux) qui m’entourait. J’avalais petit à petit la beauté qui ne crève jamais. Mes yeux m’ont ainsi raconté de belles histoires, auxquelles je crois encore aujourd’hui.

  • Il y a eu vallons, pas plaines.
    Il y a eu familles, pas vides.
    Il y a eu suicide, pas vie.
    Il y a eu pas réalisées, des envies.
    Il y a eu des Noëls, pas des sincérités.
             Ici, là, maintenant, aujourd’hui,
    Il y a moi.
    Je n’ai que moi.