Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Toni Morrison et Laura Kasischke

  • Premièrement

    Le cliquetis métallique de la clef dans la serrure, puis le bruit sourd de mes pas sur le carrelage bigarré années soixante-dix des escaliers. Leurs soixante-dix marches me conduisaient, une fois la porte refermée, jusqu’à cette longue et interminable rue, sombre encore à cette heure matinale, dans le vrombissement des moteurs, les klaxons des voitures et leurs vapeurs. Ces monstres aux yeux jaunes, perçant l’aurore hivernale et le silence de ma solitude, ne cessaient de me tourner autour. La gare au loin.

    Deuxièmement

    La gare sur ma gauche. Je passais parmi les loups, figés là à jamais, condamés à regarder les trains et leur ombre offerte par la lumière des réverbères. Je les caressais, m’attardais dans cette ronde que formait la meute pour puiser de sa force. Puis, à nouveau les escaliers menant sur un joli croissant de lune en bois ; cette passerelle surplombant les lignes des voies ferrées. Seule, capitaine,
    comme à l’avant d’un paquebot. Crissements sur l’acier. Le soleil freinait des quatre fers. La gare en dessous.

    Troisièmement

    La gare sur ma droite. J’admirais les couleurs interdites sur les murs du quartier. Invitation au voyage : personnages de Chine en plein milieu d’un champ, le bateau sur la mer avec un goéland. Hier encore ils étaient gris. Le ciel le resterait aujourd’hui, la nuit avait déjà fait don de toutes ses nuances subversives. L’air encore frais prenait vie sous mes pieds, me donnait des ailes. La voix séduisante se répandait sur les quais, me suggérant ses destinations. J’accélèrais le pas pour ne pas le manquer. Début de journée au bureau. Me remettre sur les rails. La gare derrière.

  • Premier
    le vent est dans la mer
    mais la mer peut envoyer quelques gouttes dans le vent
    devant cette mer et ce vent, la femme danse avec du bois
    le bois, on dirait qu’il danse avec la femme, mais c’est faux
    lui, il est juste le bois
    le bois qui ne coule pas dans la mer

    Deuxième
    c’est un amoureux qui est sur le sable
    mais le sable est aussi un peu sur l’amoureux
    sur le bas de son pantalon par exemple
    mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres
    le sable est dans beaucoup d’endroits
    il est dans la mer

    Troisième
    La femme qui danse et l’amoureux ensablé
    se regardent sans se toucher
    ni se parler
    ni rien d’autre, d’ailleurs
    Pendant ce temps-là :
    toujours demeurent la mer et le vent.

  • Premièrement, le désert
    Éphémère solitude
    sans bruitage.
    Quelques oiseaux
    pour seul oasis.

    Deuxièmement, l’obscurité
    qui glace les phalanges,
    une à une réchauffées
    par la brise de l’air conditionné.

    Troisièmement, le ciel
    qui finit par brûler.
    A travers le pare-brise,
    dans l’habitacle: un incendie.
    Spectacle chromatique.
    Les mains encore engourdies.

    Enfin, la lumière.
    Qui fait mal.
    Les yeux brillent.
    Le précieux matin s’éteint.
    Le monde fait à nouveau du bruit.

  • Premièrement
    il y a l’aube qui gicle sur le mur
    des tâches dorées en pointillé
    comme des mots à relier

    Deuxièmement
    il y a l’écriture qui se boit au café
    au lait pour adoucir les voix fortes
    des Espagnols dans les airs

    Troisièmement
    il y a le vent argenté qui paye
    la beauté de la mer en moutons
    des kilos de laine à compter

    Quatrièmement
    il y a les heures qui attendent
    le bus de nuit sans rêve
    le sommeil profond et le réveil

  • – Le lit appelait les savates
    Les savates appelaient le Soleil
    Les savates prenaient la forme
    d’un tableau de Mondrian

    Le lit prenait la forme de mes obsessions
    Le lit donnait le courage aux oiseaux
    Les oiseaux donnaient le courage au Soleil
    Le lit chantait la chanson du café
    Le café coulait sur mes espérances
    comme un livre précieux

    Le lit faisait une dissertation
    sur la pollinisation des pissenlits
    Les savates rejoignaient la danse
    Le lit buvait le café que j’avais laissé
    pendant que le Soleil pleurait
    La disparition des hérissons

    Le lit n’avait pas de cœur
    Le cœur n’avait pas de courage
    Le courage ne prenait pas de café
    Il préférait une tasse de thé
    avec un nuage de lait
    sans Soleil

    Le lit ne lisait pas
    Le lit enserrait mes souvenirs
    autour de la gorge
    comme une cow-girl ratée –