Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Lichtenberg

  • le cygne blotti dans des plumes blanches
    ne se défend que pour vivre
    et ne respire que pour danser :
    voler,
    tourner sur l’eau,
    nager,
    voler sur l’eau…

    le cygne est un animal
    je est un animal
    pensant, dansant, rêvant
    aux pétales blancs du cygne rencontré
    dans une ville-brume, éclairée par la lune

    je est un animal
    rêvant de flocons ardents
    qui baiseraient son front
    qui doreraient son nom

    je
    n’est qu’un animal pansant

  • Un fragment de miette est une miette. Le fragment s’émiette en multitude de miettes.
    La trace d’un reste hante la miette comme le souvenir d’une trace brisée. Comme le reste
    d’une substance qui suppose sustenter.
    Persiste


    Je me nourris de miettes. Le rien me comble. La mémoire d’un plein désormais vide
    m’occupe et me déborde : abondante liqueur creuse…
    Elle absorbe et râcle
    Elle est la bile qui ronge l’envie alanguie


    Elle est l’attente latente qui demeure à ma fureur
    Qui m’écrase et m’appesantit
    dans un entre temps qu’aucun système n’établit.


    Eclate.


    Suppurante plaie, rauque abcès s’écoulant d’une lenteur immodérée
    Purulente. Dégoulinante. Trou en décomposition – consume.
    L’abcès vit dans la plaie.
    Alors la moisissure s’enracine. Alors d’invasives tentacules dénudent mes organes, me
    possèdent : je moisis.


    Et préfère la trace à la présence.
    Et préfère rien. quitte à en perdre miette

  • Quand je regarde, je regarde – quand je regarde, je me plisse, j’ai les yeux qui vieillissent – quand je vieillis j’ai la vie en moi qui circule – quand je vis, je ne sais pas avant, je ne sais pas après – quand je vis je ne sais pas ce que je choisis.
    Je marche les yeux grands ouverts, parfois ils regardent et parfois ce ne sont pas eux
    Je ne suis pas seule dans mes yeux, nous y sommes une foule, tapie, ensemble,
    Je suis assise dans mes yeux, blottie contre une paroi, protégée, hermétique, opaque. La lumière passe et repasse, je suis dans l’ombre, je suis projetée dans la clarté.
    Une personne se lève, qui est-elle, que fait-elle
    Comme un morceau de présent
    Elle regarde délicatement au dehors,
    s’éloigne de la paroi, puis,
    adressant un regard de fraternité, quitte le groupe pour l’invisible,
    Descend
    Choisit.

  • Une fois n’est pas coutume
    il y a plus 
    dans deux têtes que dans une
    jamais deux sans trois
    jamais deux sans toi
    monter quatre à quatre
    les escaliers du désir
    pour un cinq à sept
    six jamais il revenait
    sept petits nains
    en sommeil endormis
    jusqu’à huit et demi
    puis chacun ablutions
    propre comme un sou neuf
    dix de der et rebelote
    une fois n’est pas commune
    combien coûte une coutume
    un sou neuf 
    faites vous la carte de fidélité
    faites-vous la ristourne
    dans quel sens la roue tourne
    amour toujours en faire le tour
    question sans réponse
    bien la poser suffit
    Il suffit de passer le pont
    Il suffit de passer l’éponge
    la loque à reloqueter
    Il suffit mais il faut
    dire ce qui est 
    haut et fort  
    ça suffit 
    au jour d’aujourd’hui

  • La nuit il fait sombre sur la mer
    Le soleil ne sait pas nager
    Au crépuscule, le soleil sombre dans l’océan
    Le soleil a sombré 4,55 milliards de fois dans l’océan
    La nuit l’eau devient noire
    Une bouche ouverte laisse entrer les rayons du soleil
    Une bouche ouverte laisse sortir tous les mots 
    L’intérieur d’une bouche fermée est noire
    Tout est sombre dans une bouche fermée
    Aucun mot ne sort d’une bouche sombre et fermée

    Dans ma bouche fermée tout paraît calme
    Les mots sur ma langue peuvent s’endormir
    Les mots sombres peuvent tomber dans ma gorge et s’enfuir loin au fond de moi
    Des mots sombres qui sombrent dans les abysses de moi deviennent une idée noire
    Quand ma langue a peur du noir de ma bouche elle se cache
    Ma langue cache des mots fous enfermés dans la douleur
    Retenus par la camisole des dents
    Je sais que des cancrelats courent sur ma langue
    Ils transportent ma colère
    Ma colère est noire
    Elle ne voit rien dans la nuit de ma bouche
    Elle tombe et se blesse et saigne et pleure
    Elle est sourde ma colère
    Elle n’entend pas ce que je lui dit
    Alors je crie dedans  
    Un cri qui souffle une bise froide sur mes os
    Un vent qui coupe, qui déchire en deux mes ténèbres
    Mon coeur s’ouvre, je pleure du sang
    Je transfuse ce sang pour sauver cette femme
    Mon sang lui donne des idées noires

    Le crépuscule est le moment où le jour à peur
    La nuit, la vie éteint la lumière
    Les nuages jouent avec l’éclipse
    Un nuage homme devient un nuage femme
    Un nuage transgenre a choisi d’être libre
    Quand le vent touche une falaise il tombe
    Son ombre tombe aussi
    son ombre se suicide
    Il faut s’appuyer sur son ombre pour éviter qu’elle ne tombe
    La soutenir pour qu’elle reste une ombre sombre
    Pour délivrer la lumière au fond du coeur qui a une ombre
    Qui connaît un dés noir qui n’aime pas le hasard ?
    Parier que ma guitare cette nuit s’est enfuie 
    Retournée parmi les arbres à l’état sauvage
    J’ai remis à l’eau un poisson pané qui voulait nager dans les profondeurs 
    La terre tourne dans l’obscur depuis 4,55 milliards d’années
    Je promène ma laisse chaque jour autour du soleil

  • Le toit abrite, la porte se ferme, l’escalier monte
    le courant passe, la lampe éclaire, les yeux regardent
    Dans la pièce, une bibliothèque
    dans la bibliothèque, des livres
    dans les livres, des pages
    dans les pages, des phrases
    dans les phrases, des pensées
    En pied, allongée
    sans les mains, accoudée
    de guingois ou bien droite
    en silence, à haute voix
    Des minutes ou des heures
    seule ou à plusieurs
    Attentive, amusée
    attristée, enragée
    cornant, soulignant
    butinant, annotant

    ____ – je lis –

    Là, le bureau ____________________________ Ici, la chaise
    ___ mon radeau ________________________ mon trapèze
    ______ mon terreau ___________________ ma falaise
    ________ mon brûlot ________________ ma parenthèse
    __________ mon super-héros _______ ma fuite à l’anglaise
    Mes pensées voyagent jusqu’au bout de mes doigts
    d’où s’écoulent l’encre bleue des mots qui m’habitent

    ____ – j’écris –

    Les mots sont des clés
    ___ Les mots sont des valises
    ______ Les mots sont des fenêtres
    ________ Les mots sont des tiroirs
    __________ Les mots sont des hurloirs
    ____________ Les mots sont des maisons qui penchent et qui respirent


    ____ – ils vivent –

  • Il est
    un magnifique mouvement circulaire dont le regard serait le centre,
    une ronde sans angles, un tournoiement sans detours.
    Autour, des miroirs réfléchissent des centaines de fois l’image pivotante de la vue.
    Ce qui est là n’est déjà plus ici.

    Je vois
    Du plus profond de mon œil unique, je te contemple.
    Regard solitaire qui fait de moi cyclope,
    L’oeil humide, je plonge dans les vagues mauves de ton iris
    Submergé par de tristes souvenirs, ton regard s’appuie sur le mien pour se maintenir à la
    surface.

    mais la marée descend,
    et sur l’estran gît la moisson
    de tes impressions rétiniennes
    cils épars
    varech odorant
    Sainte-Lucie à la recherche de son oeil

  • Le miroir reflète dans les yeux le miroir
    Les yeux dans les yeux se regardent de près
    L’ombre suis le marcheur
    le marcheur est dans l’ombre
    Le chemin est dans l’ombre
    et le marcheur s’éteint

    Au sommet, au plus haut
    les pas tapent encore ; à l’écho se reflètent
    La lumière revient, le soleil à son plein

    Ombre
    Je te suis quand derrière moi le soleil me suis

    Sommet
    Je t’espère quand dans l’ombre je t’atone mes pas

    Lumière
    Tu allumes mon ombre

    Cailloux cassant
    Vous rythmez mes pieds

    Les monts découpés
    noirs et charbons, flanqués de lumière :
    Ils contrastent nos ombres
    C’est moi, mes amis, ma famille, mes ancêtres 

    qui montent là haut, tout en haut

    À la cime des sommets.

  • Respirer, c’est inspirer et expirer
    C’est absorber l’air et le rejeter
    Respirer fait battre le cœur
    La respiration influence ses battements
    Rythmes cardiaques et respiratoires s’accordent

    Et, pourtant, les gens sans cœur respirent
    Ceux dont le souffle est coupé
    Ont le cœur qui bat à cent à l’heure
    Et l’on respire de la même façon
    Avec un cœur de pierre ou un cœur gros comme ça

    Exploration intérieure
    J’examine ma respiration
    Air, cœur, sang, circulation
    Inspirer, expirer
    Battements
    Il ralentit, il accélère

    Le cœur se muscle,
    Se met au diapason
    Air, cœur, sang, circulation
    Enfermé dans sa cage
    Il est libre de ses battements


    C’est lui qui décide
    Air, cœur, sang, circulation
    La simple volonté
    Ne suffit pas à arrêter
    Cette mécanique humaine bien huilée

    Est-on vraiment libre quand on respire ?

  • On se couche pour être allongé.e, tu t’assois pour être assise. Vous pouvez rester debout pour être debout. Puis la respiration est faite d’inspirs et d’expirs. Ou d’expirs et d’inspirs. Mais pas les deux en même temps.
    Quand le rêve commence, j’oublie de respirer bien sûr. Pourtant je vis, à la fois tout et à la fois rien. Je m’exalte, me disperse, me caresse…me stigmate, me courbe et me plaque lorsque je m’oublie comme alliée.
    Faut-iel une énième secousse pour que le mouvement rappelle la chair. Retour tantôt droite dans mes bottes, tantôt toujours bien à côté.