Ce sera moi

Je suis là. J’ai une forme. Une consistance. Je suis matière. Tu peux me toucher. Me voir. Si tu t’entêtes à ne pas le faire, tu prends le risque de culbuter sur mes jambes assises par terre et de te faire mal. T’énerver. Regretter de ne pas m’avoir vu. De ne pas avoir voulu.

J’existe. Entends cela. J’ai un nom. Je suis verbe. Je résonne. Ma bouche fatiguée te parle. Tu le sais bien, sinon tu ne passerais pas vite comme ça, avec cet air de – j’ai quelque chose d’important qui soudain accapare mes oreilles et mes yeux donc je ne te vois pas mais sinon je pourrais – qui chaque jour, à chaque passant m’asphyxie un peu plus.

Mon corps est vivant. J’ai une odeur. Tu la connais. Tu as beau colmater tes narines avec toutes tes peurs, elle entre en toi. Pénètre ton cerveau, envahit ton système nerveux, te fait trembler. Elle sent mauvais. Elle pue. 

Tu dis c’est la saleté. L’alcool. La pisse. Ma bouche. Mes pieds. Mes vêtements. Mon chien.

Tu mens.

Elle exhale des relents d’échecs. Ceux que tu redoutes, enterres, vomis, combats, ignores. Que tu ne veux pas. Qui ne peuvent pas. Pas chez toi.

Tôt ou tard, tu me reconnaîtras. Peu importe le visage que tu me donneras, ce sera moi.

Ce rêve abandonné qui git dans le caniveau. Ce sera moi.

Cet être aimé, tué d’un dernier regard. Ce sera moi.

Ces promesses qui se meurent dans tes bras. Ce sera moi.

Cet enfant en toi qui ne te reconnait pas. Ce sera moi.

Cette douleur qui parfois te fusille. Ce sera moi.

Ce vide qui soudain t’avale. Ce sera moi. Encore moi.

Alors je ne te demande pas de m’exister. Je n’ai pas besoin de toi pour cela. Je suis. Et un jour ou l’autre je suis toi. Tu te reconnaîtras. Et tu choisiras. De me voir. Ou de butter sur mes jambes allongées sous terre. Et tomber.

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