Tu me tiens dans tes bras.
Mes yeux fermés, mon corps sur ton bras et ma tête sur ton épaule. Visiblement je ne dors pas, je tends mes bras et mes mains écartent leurs doigts, petits tentacules dont on devine les mouvements aveugles. Avant les regards, les sourires et les mots, palper le vide pour essayer, déjà, de comprendre.
J’ai beau scruter ce nourrisson, me dire que c’est moi, je ne parviens pas à le rejoindre. Je ne peux qu’imaginer, supposer, me tromper. Ce n’est pas de lui dont mes yeux ont soif mais de toi, à qui je ressemble aujourd’hui. Ton visage est de profil car tu es face à l’objectif mais me regardes. Si tu accordes l’accès à l’intime, tu parviens à garder toute la vérité du moment. Tu prêtes mais ne donnes pas.
Etrangement c’est en toi que je me reconnais et non en cette vie balbutiante que tu regardes intensément. Je deviens ton regard. Il nie l’espace qui nous entoure et tente de nous saisir, il étouffe les sons qui nous célèbrent. Il est toute liberté, toute puissance et douceur ardente. Il est également cette promesse que j’entends encore, quarante-six ans après. J’y puise toujours ma force.
Je suis aussi cette bouche légèrement entrouverte, comme une porte sur ta pudeur. Elle laisse passer des mots qui n’ont pas besoin de palais, de dents ni de langue pour être prononcés. C’est peut-être pour cela que le bébé ferme les yeux. Il reçoit tes messages secrets, à lui seul destinés, un langage intérieur, fait de silence et d’amour, qui s’écoute dans le noir. Des mots invisibles que l’on peut attraper avec des doigts tentacules. Et garder toute sa vie.