Le mulot mort

Dans le jardin il y a le visage d’un mulot mort qui ne regarde plus le ciel mais se reflète peut-être dans un miroir. Un fantôme de mulot apprêté pour le voyage, poil lustré, museau propre, l’oeil noir de trop avoir guetté. Il chercherait la douceur entre ses pattes, quelque chose à croquer. Une proie sans doute. La preuve en est ses moustaches humides et rigides, indiqnant la direction. Celles de gauche montrent le nord, celles de droite, le sud. La suite serait cornélienne si le soleil ne se voilait la face, façon de protéger les êtres encore vivants d’un être déjà mort. Pas encore froid, certes, fourrure chaude et queue raide. Il ne palpite plus mais rouge encore du feu de la vie, il a l’air de bouger. Il pourrait flotter en slalomant entre les arbres. Il pourrait nager le crawl comme dans les dessins animés et remonter le cour de sa vie. Mulot caché entre le jour et la nuit, petit poilu des tranchées de jardin, a combattu pour sa survie, ventre à terre.

Le fantôme a rougi dans son sommeil sans fard. Il s’est vu gros chat plutôt que gros rat. Il s’est vu pacha sur feuilles à mâcher, sur talus touffu, sur lit de soie. Il s’est vu premier mulot de la région, élu à rebrousse-poil roi des rongeurs. Il s’est vu mulot ailé pour échapper aux chats, aux chiens pour qui il aurait servi de jouet à déjeuner. Il se serait vu supersonique pour voler plus vite que les rapaces.
Il divague dans son rêve de mort. Il galope, il est plus gros que le plus gros des chats, il est gros comme un éléphant. Il pourrait écraser un chat d’une seule patte. Il se voit comme prédateur mais il n’est jamais prédateur que de lui-même. Il trifouille dans ses cauchemars de quoi s’en extirper, histoire de voir si la greffe a pris, mais c’est trop tard, il a beau galoper dans son rêve, tout mort qu’il est, il est bel et bien mort.

Y a-t-il un paradis des mulots ? Un espace à parsemer de fleurs des champs, de galeries souterraines, de cachettes surprises. Une place pour compter les nuages et les lombrics en attendant le crépuscule. Peut-être une motte de terre à rapporter entre les pattes, une attitude à faire remonter ses souvenirs de bête, les fatigues, les réformes, les remontrances. Peut-être la perception un peu fanée d’un amour de mulot. Mulotte sans culotte, l’indécence, le fantasme au pays des mulots, le temps que prend l’amour, aussitôt grandi aussitôt enterré avec la bêche à côté et deux bouts de bois en signe de croix. Le signe de l’enfant qui a semé avec, ses espérances et ses rêves.

Que se disent des rêves d’enfant et des rêves de mulot mort ? Personne ne sait, il faudrait avoir pour cela de petites oreilles très pointues ou se laisser envahir par la terre, en avoir plein les yeux, plein la bouche, se laisser enterrer vivant, avec les rêves du mulot mort et ceux que l’enfant a déposé dans le trou.
Ou attendre la saison prochaine et déterrer les rêves.

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