Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Perle Vallens

  • La lumière est blanche, aveuglante, elle prend tout l’espace.
    Elle oblige à cligner, à fermer les yeux.
    C’est trop blanc, trop brillant.
    Un bruissement imperceptible : herbes froissées, vent léger qui les frotte.
    Dans le blanc, les mouvements vagues se dessinent. Les hampes longues se balancent.
    Rien de vraiment distinct : des silhouettes d’herbes. Un flottement flou, végétal.
    Du jaune émerge du blanc, du vert clair. Très pâle.
    Et le bleu du ciel, pâle aussi.
    Une impression de lenteur et de silence.
    Dans le pâle, une ombre passe au sol, un mouvement bref. Et haut dans le ciel un rapace plane.
    Le cri perçant de l’oiseau : au sol l’ombre fuit. C’est un autre animal, à fourrure. Un lapin, un garenne
    dont on devine les oreilles et la fourrure bondissant vers un bosquet.
    On le suit à la trace.
    On est un enfant, de cinq ou six ans. On court difficilement dans les hautes herbes. C’est une jungle.
    L’enfant s’enfonce et peine à courir. Grandes enjambées plutôt, graminées qui grattent, jusqu’au visage.
    On est l’enfant qui se touche le nez et la joue, qui cligne de l’œil et qui regarde partout.
    On est l’enfant qui poursuit son chemin à la recherche du lapin.
    On est l’enfant qui arrive à une ruine, vieux murs rongés de mousses et poutres délabrées.
    On est l’enfant et son désir, l’enfant et sa peur. On entre dans un endroit interdit.

  • La forêt est trop grande pour être une chambre
    Elle est trop froide trop humide pour étaler un drap qui moisirait
    pour s’affaler sur la mousse
    La forêt n’est pas assez grande pour être une vie toute entière
    segmentée dans les crosses des fougères elle découpe
    des fragments de fraîcheur dans les largeurs de nos poumons


    La forêt n’est pas une ressource à extraire
    n’est pas un exercice de survie en temps réel
    n’est pas un lieu où imposer des nouvelles règles
    où déglutir nos penchants utilitaires


    La forêt est une résidence secondaire pour les jours d’été
    accrocher les chaleurs à la roche où s’allonger
    en surface d’un ciel troué prêt à fondre
    à renflouer nos poitrines à grand renfort d’oxygène
    Certains jours la forêt flotte en moi et me pénètre de ses odeurs d’humus
    jusqu’à ce nez qu’on sème pour faire pousser le vif


    La forêt est une saison de plus dans mes hivers
    qui renouvelle mes horizons
    La forêt est une cabane grande ouverte mal rangée
    laissant passer les vents et les rêves
    tout un monde déjà peuplé d’esprits plus grands que moi
    auxquels je m’attache pour me sentir appartenir


    La forêt est un chant en mélange dans le sang
    brouillonne et fantasque jusque dans ses ombres
    c’est une veine à ouvrir comme une fenêtre pour voir battre
    le vent dans les branches et entendre pulser l’air
    jusque dans mon corps
    sous la matière molle de ma peau


    Je ne suis ni proie ni chasseuse
    Je ne suis pas chez moi
    je ne suis que de passage
    mais plus animale errante entre les arbres
    guidée j’avance à l’instinct sans déranger
    la sauvagerie qui couve au nid des fûtaies
    Je suis un visage dans les craquelures des troncs
    un regard gravé dans les cernes une chevelure de feuillages
    des bras qui débordent des haies
    je suis une hanche d’écorce des cuisses plantées là
    qu’articulent les racines et les pierres


    Dans ma bouche se renouvelle les bourgeons
    la traces des semis d’insectes et de rongeurs
    dans ma bouche se mâche des mots de lichens
    de sphaignes et de chlorophylle
    La forêt n’est pas une langue maternelle
    c’est une langue apprise : par coeur

  • Bon état général vue de dos la plante
    ombrage les coulures au sol
    trop sec pour ne pas se craqueler
    comme plâtre la terre battue par les vents

    Elle se dresse, hisse sa force ses retombées fragiles
    Immobile nage dans la transparence de l’air
    le silence tressaille de bruissure claire

    Elle, échevelée crâne chauve d’automne
    son port de tête frotté d’orage la frondaison
    défleurie frigide sous la caresse
    sa forme taillée au blanc de l’hiver
    décapitée

    Elle, pétales froids une frisure capitules griffés de givre
    feuillage allongé par vertige en somme si couchée
    jusqu’à levée printanière

    Elle, pétales francs du collier court d’or sa guipure
    aucun souci à se faire
    dès retour de la chaleur

    Elle, son port de tête zébré de lumière traversé de soleil
    la chevelure échappée d’un frisson
    sait endosser son rôle clé
    à recoller ce que nous avons défait

  • Là, il y la graine tombée sur le béton
    la graine est quelque chose de vivant sur le béton mort
    Quelque chose de frêle trouve son chemin, s’ancre, s’implante
    Quelque chose cherche sa nourriture dans le béton, creuse profond, s’épuise
    Quelque chose a des racines qui se sont glissées dessous
    Là, a trouvé une couche sous une couche sous une couche
    loin sous le béton mort pour trouver substrat de vie
    loin sous le béton mort toute une étendue de terre cachée
    et loin au-dessus, le ciel, le soleil, de quoi pousser
    Là, a jailli d’un seul coup sur la nappe de béton
    Là, le gris est devenu vert

  • Depuis quelques temps, j’ai la sensation que mon corps
    me trahit – se détourne – se délite
    la chair tient par ses six-cent trente-neuf muscles _________________________(639)
    y compris du visage le zygomatique importe
    plus que les maxillaires frottées se bloquent
    comme une vieille porte qui grince
    par retour veineux le cœur s’estime
    de première jeunesse comme un bourgeon qui vient
    d’émerger une promesse de printemps que rien
    ne peut éteindre mais ce souffle
    continu je respire toujours
    par la bouche j’avale tout
    ce qui s’absorbe en plus des deux litres ___________________________________(2)
    recommandés
    j’aspire des quantités incroyables d’oxygène
    deux mille cinq cent litres peut-être ______________________________________(2500)
    impur d’air vicié
    carboné – de métaux lourds – de particules fines
    je me pollue les vaisseaux
    sanguins ce moyen de transport qui pourrait
    faire deux fois et demie le tour de la Terre
    cent mille kilomètres de réseau de veines _________________________________(100 000)
    d’artères et capillaires comme racinaire
    frondaison intérieure je m’époumone
    éprise je pousse en silence
    ce cri de nouveau-né comme un jaillissement
    un geyser de vie m’agite le corps
    jusque dans les ongles
    ô ma kératine cassante qui claque
    le clavier j’ai deux fois cinq doigts _______________________________________(10)
    pour poétiser mes flux
    et les forces qui me restent
    l’écran tout imbibé de mots
    de vapeur salivaire
    c’est le signe que je respire

  • Je n’ai pas besoin de froisser les draps pour me voir nue
    La peau laisse des traces que je n’ai pas préméditées
    et qui me force à me voir

    Le corps, c’est toujours lui. Qui lâche
    Le corps trop bavard et personne à qui parler
    Je lui dis passe-moi le sel ou le piment
    ou n’importe quoi pour ressentir

    Une main se perdrait par dessus mon épaule
    comme un œil articulé
    ou une langue

    bref moment de calme
    dans les chevilles
    la douleur se roule en boule
    et le silence ne veut rien dire

    Je me calfeutre dans mon corps
    c’est façon de ne plus parler
    taire le mouvement de trop
    le verbe qui tombe à plat et qui t’arrache la chair
    (et la gueule)
    en gros qui te condamne

  • Bouffée de calme et de mélancolie montée depuis une brume ambiguë, l’œil s’ouvre et se ferme.
    C’est le rythme de la brume qui entre par la fente, le souffle de ce qu’on n’entend pas : le sifflotement.
    Sous hypnose prises dans les vapeurs, spectatrices nous sommes captivées par son apparente immobilité.
    Faussement statique l’homme s’efface derrière le son invisible sur la fixité de l’image mais jamais ne s’absente le sifflement. Son visage estompé disparu derrière la fumée blanche réapparaît l’instant d’après.
    Il siffle l’air léger d’une vie qui éparpille la grisaille d’un pas dans le flou, une mélodie qui se rappelle la lumière.
    Quelque chose s’étire dans l’espace que comble une densité, des murmurations échappées de quelle brèche dans le hors-champ de l’oreille.
    On ne sait à quelle échappée se raccrocher, on se laisse hypnotiser par un autre langage.


  • J’ai creusé la terre, j’ai creusé
    la terre riche d’ici les plantations
    ont donné de quoi nourrir ma famille
    la terre trouée déchirée en friches
    au ventre ni chou ni refuge
    il a fallu replanter

    J’ai élevé des bêtes, j’ai élevé
    poules, lapins, cochons, bovins
    tous menés à l’abattoir
    bocage bêlant sa peur et sa mort
    la terre en sang perdue percée
    il a fallu hypothéquer

    J’ai plié nos souvenirs, j’ai plié
    dans le bas de l’armoire
    le linge ancien, les lins épais
    les souvenirs cousus aux champs
    sa valeur divisée et la mémoire rompue
    il a fallu vendre

    Il a fallu vider la ferme et le ventre
    il a fallu replier nos grondements
    de colère et notre désespoir
    nos voix sous la peau qu’il a fallu taire
    il a fallu vider et éparpiller
    des souvenirs de famille
    et le hameau devenu village
    est un visage perdu

  • Ce qu’on a traversé et ce qu’on traverse encore, le souffle et le saisissement. L’inverse de l’oubli se trouve dans ce recoin, là précisément où nous étions hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans. J’arpente la campagne ou je ne l’arpente pas, qu’est-ce que ça change, je l’ai tellement arpentée. Je me fuyais dans l’arpentage et pourtant je me trouvais. Est-ce que j’ai encore besoin de ça, de me trouver ? Je préfère me perdre aujourd’hui, dans des voies moins claires, dans des noms moins étroits, des noms qui laissent la place au hasard. A moins que ce ne soit l’absence. Je me perdrai encore demain, sans me chercher, seule ou avec un, une autre, un regard me poussera dans le dos sans que je m’en aperçoive et je me verrai hier, le jour d’avant, il y a dix jours, il y a dix ans, je me verrai et pourtant invisible. Je me saurai sans vraiment me reconnaître. Je forcerai le pas pour me distancer. Comme j’ai toujours fait.

  • Il faut partir du corps, ses lignes de crête, ses abandons.

    La crasse s’empile en couche qu’il faut gratter pour déterrer peau humaine, l’extraire, l’étirer comme sauvageries à vendre, ces traces de saletés, ces vomissures il faut bien les laver, le corps le récurer, jusqu’à la transparence.

    Alors seulement, laisser place à la caresse, pas celle qui fait ronronner son échine de chat, non, celle intérieure qui touche même au-delà des organes, ample plénitude, une façon de renfoncer ses faiblesses
    loin, de se renforcer la sensibilité à coup de douceur. Caresse-moi ainsi de l’intérieur s’il te plaît.

    A la blessure le corps lâche, il s’ouvre en ses jointures et se répand, articulations rompues. Je me vois mal opérer à cœur ouvert mais ramasser mes morceaux, recomposer un semblant de puzzle. Peut-être manquera-t-il des pièces. Peut-être des pièces invisibles éparses dans un ailleurs qui n’existe plus. On fera semblant que l’ensemble tient. On recollera, on colmatera, on n’est pas maçon mais on maçonnera. On n’est pas faïencier mais on faïencera.
    Je ne poserai pas d’adhésif noté fragile, à quoi bon ? Personne ne sait lire les lignes de mon corps.

    A l’emplacement précis du corps il y a un vide, ou un trou. Quelque chose qui s’espace, qui disparaît. C’est le manque qui fait ça. Ou l’absence de manque. C’est une désertion. Corps-bon-petit-soldat qui transporte et respire, que deviens-tu ? Où sont passés les bras et les jambes, digérés par le ventre, ce typhon qui affame sans rassasier.