Quand quelqu’un dit
(N’allume pas la lumière !)
moi je l’entends
/ma mère/
dans l’obscurité
baignant dans le rouge
de ses poignets tranchés
(Va chercher ton frère !)
Quand quelqu’un dit
(Calme-toi ça va passer !)
c’est lui que j’entends
/mon grand-père/
au jardin d’enfants
ma chute du toboggan
mon poignet cassé
(Tu ne diras rien à ta mère !)
Chaque lumière
obscurcie
me rappelle
ce petit matin
/à moins que ce ne fut
la tombée de la nuit/
où nous avons fui
les créanciers
de ma mère
laissant là
la maison
et notre vie
dedans
Chaque fois
que quelqu’un me quitte
une bille de verre
légèrement bleutée
me dégringole
dans la poitrine
(Quand on sera loin
l’une de l’autre,
tous les jours
à la même heure
on regardera à travers
la bille
et on pensera
l’une à l’autre,
d’accord, maman ?)
j’ai peur
qu’elle m’étouffe
comme une absence
dans ma gorge
qui ne passe pas
Quand je fuis les autres
et le monde entier
/j’aime tant marcher seule
dans la forêt/
le silence
me rappelle
sa solitude terrifiante
et muette
(Votre mère a encore appelé
l’horloge parlante
toute la journée)
Quand je perds confiance
en tout et en moi surtout
(Tu es née dans le doute)
je sais que ne pas être
sûre de moi
n’est pas une peur
seulement une
incertitude
(Tu ne sais pas si tu es vivante
ou morte)
Chaque fois
qu’une étoffe
un parfum
une élégance
se dessine
la beauté
de son visage
m’apparaît
(Ma chérie,
on ne met pas du rouge
avec du rose
ne ronge pas tes ongles
ou tu ne trouveras jamais à te marier)
je cherche la profondeur
de son être
sous la touche
superficielle
de ses habits
de ses courbes
de notre bouche
pareillement
dessinée
Chaque mort
me rappelle
son corps figé
sur une table
à la morgue
(Monsieur,
c’est impossible,
vous ne pouvez pas
entreposer ma mère
sous une croix)
mon baiser
sur son front froid
le secret
emporté dans sa tombe
elle disait
qu’elle avait le mensonge
pieux
Chaque arbre
coupé
couché
superposé
dans la forêt
m’arrache
des larmes
de sa vie
à elle
coupée-couchée
superposée
à la mienne.