1977
De la fumée au loin. Maman m’a expliqué . Une fois, deux fois, dix fois.
Maman m’a répété.
Si tu les vois, réfléchis pas, cours. Fuis.
La fumée, c’est eux.
Je suis encore loin. Je me retourne et je cours, je cours, je cours.
Vite, encore plus vite . Loin, encore plus loin. Je fuis. Je fuis mon village. Je ne
réfléchis pas. Je fuis.
1981
À mon arrivée, je comptais le temps.
Au début, je faisais des traits. De petites lignes bien droites gravées sur la
pierre. 4 verticales 1 horizontale par-dessus.
Maintenant le mur est rayé, complet.
Maintenant je suis un homme. Chef de quartier du camp.
Le camp protège, paraît-il. Les barbelés aussi ? Plus personne n’entre.
Personne ne sort.
Des milliers de survivants dans ce camp. Tous réfugiés. Le camp est un refuge,
c’est bien. C’est ce qu’on nous dit.
Je n’ai pas revu mes parents. Ne pas penser. Agir. L’eau. La nourriture. Les
vêtements.
Survivre. C’est ma loi.
1984
Dans la cale du bateau. Cinq. Juste cinq.
Cachés, agglutinés. Pas de bruit. Surtout pas d’air.
Autour, des caisses. Des containers empilés. Des rouges. Des verts. Des bleus.
La tête penchée sur le côté, une paille dans la bouche, j’aspire.
Juste cinq pailles. Une chacun. Une fente dans la coque. La longueur d’une
paille. Quinze centimètres de survie.
Ne pas bouger. Inspire. Expire. Pas trop fort. Ne pas avoir peur sinon je meurs.
J’ai faim. J’ai froid . J’ai soif. Ne pas lâcher la paille. Inspire. Souffle. Doucement.
Ce bateau nous emmène. Où ? Zéro question. Respire c’est tout.
Ne pas penser. Mes doigts tremblent. Tenir. La bave coule le long de la paille.
Survivre. C’est ma loi.
Combien de jours sans bouger ? Odeur abominable. Mélange de merde, de
pisse, de sueur, de mort. Mon voisin de gauche, mort. Sa paille est tombée.
Il a fermé les yeux. Mon voisin de droite, froid, les yeux grands ouverts. Il sourit
à sa mort.
Surtout ne pas dormir. Inspire. Expire. Plus que trois. Ne pas réfléchir. C’est
maman qui l’a dit. Ça fait si longtemps.
S’habituer au roulis du bateau. Prier. Demander à Dieu. Pas de tempête.
Survivre. C’est ma loi.
Plus que deux. Celui d’en face a vomi. C’est fini.
Ne bouge pas. Ne pense pas. Des images dans ma tête. Une femme me parle.
Un feu. La fumée. La fuite. Non. Efface, les souvenirs. Fabrique un futur. Ne
lâche pas la paille. Pisse toi dessus.
Pas de larmes. Inspire. Souffle. Ne dors pas. Ne réfléchis pas. C’est maman qui
l’a dit. Mais c’est qui maman ? C’était quand ? Ça fait si longtemps.
Survivre. C’est ma loi.
Paris. On m’a dit Paris. Je suis sorti. Seul. L’autre est mort aussi.
Plus que moi . Moi et le froid. Pas de chaussure. Des journaux autour des pieds
froids. L’endroit est froid. Il pleut blanc et froid. Jamais vu ça. Immense. Des
maisons à étages.
Une seule pensée, toujours la même, survivre. Avancer. Stopper les images. Le
blanc se dit neige. Un morceau de pain dans ma main. Un abri. Apprendre les
mots. Ici, personne ne me voit. Je suis transparent.
Survivre. C’est ma loi.
2007
Un accent qui fait sourire. Peu importe. Marié, deux enfants. Je nettoie le sol
au volant d’une machine. Je n’ai plus faim ni froid. Je gagne de l’argent. J’ai bien
appris la vie d’ici.
Parfois, seul dans un coin, je pleure et je prie pour mon village et mes parents.
Pas trop souvent pour rester vivant.
Les souvenirs, les images envahissent mon âme. Je laisse la porte ouverte.
Je vis. C’est ma loi.
2011
Dieu m’a écouté. Je lui ai tant parlé.
Retour au Cambodge. Chez moi ? Mon pays ?
Mon cœur s’affole. Mon pied foule la terre rouge de mon village. Encore
quelques pas…
Elle est là ? Elle est là. Elle est là ! Je l’ai toujours su.
J’écarte les bras.
Et la vieille femme qui vit sans ses dents.
Et la vieille femme s’y jette dedans.
Et la vieille femme pousse un cri strident.
Cette vieille femme que j’appelle maman.