Jalons

Le bruit des obus qui éclatent. 
Tu penseras que tes tympans ont explosé, eux aussi.
Tu entendras des cris qui s’éteignent dans la nuit pour finir dans la terre, où tout se rassemble et se récréée. 
Tu courras parce que tes jambes chercheront à se sauver.
Toi, tu ne sauras pas s’il faut te sauver, mais tes jambes, elles, le sauront. 
Dans le froid de janvier, il n’y aura aucune lumière. 
Tu traverseras des champs, passeras à travers des haies, chercheras un pont. 
En-dessous, tu entendras l’eau claire poursuivre sa route, inlassablement. 
Tu te demanderas s’il ne vaut mieux pas la rejoindre. Tu te pencheras au-dessus du pont, il y aura des odeurs de foin et de tourbe, l’humidité montante du lit de la rivière, et tu ne le feras pas.
Tu continueras à marcher.
Au loin, il y aura des maisons, peut-être une église. Tes pieds te porteront car ils n’auront rien d’autre à faire. Tu ne sauras pas bien s’il te reste de l’espoir, ou si tu as tout perdu en chemin.
Devant le village, qui sera une petite ville, tu avanceras dans le noir, te repérant à l’instinct, aux ombres, à la lune. 
Tu passeras devant des fenêtres brisées, des éboulis de murs qui n’ont pas tenu. 
Tu iras au hasard des rues, craignant autant les vivants que les morts, les fantômes qui surgissent et qui restent accrochés. 
En ces circonstances, mieux vaut-il être vivant que mort ? 
Tu n’auras pas la réponse.
Sur la gauche, il y aura une maison qui ressemble à toutes les autres maisons de ce village qui est en fait une petite ville. La porte de la grange, que tu pousseras doucement, comme si la douceur qu’il te reste était toute entière contenue dans ce geste, s’ouvrira sous tes doigts. 
Sur la paille, il y aura une femme, son regard fouillant le tien. 
« Qui es-tu ? » murmureront ses yeux. 
Alors tu t’approcheras d’elle, tu saisiras sa main froide et tendue, et tu pleureras. 

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