Les murs volent

C’est la ville – ce va et vient incessant de corps articulés. Fourmis foulant le béton, fouillant les marchandises. Les visages défilent, défiant le temps, tentacules de corps pressés comme des oranges mécaniques.
Les gardiens grattent le ciel, griffes suspendues entre deux mondes naturels.
Les corps s’effacent dans les fumées de l’industrie. Les humains se trient par des regards furtifs.
Des corps défilent, s’empilent filent sur les lambeaux de la chair de la terre étouffée par le béton.
Les ponts font la roue, leurs plumes dressées se baignent pour se désaltérer de la chaleur humaine.
Un chien pisse sous un lampadaire un soir de clair de lune.
La journée a le feu aux fesses, elle brûle les yeux des gens aux terrasses d’un café.
Le parc pleut des enfants joyeux.
Un pigeon s’est perdu. Il traverse en dehors du passage piéton. Piétiné par les bottes de voitures, sur un champ de pantins désarticulés par une course contre la montre.
L’église entame sa chorale. Elle chante la paix. Elle apaise les grondements des gratte-ciels, effrités, prêts à s’effondrer sous une pluie d’humains.
Les rues s’ouvrent tandis que les yeux et les cœurs se ferment.
Une petite boutique aux couleurs de la nature tinte comme un rossignol.
Un havre de paix collé au port, lignes élégantes ouvertes vers l’horizon d’un départ vers d’autres destinations.
La danse endiablée des bateaux de pêches, vides mais plein d’espoir sous les vapeurs des petits matins brumeux.
Un banc attend à l’ombre d’un arbre, son conteur d’histoire, son moment de répit face à l’ennui.
Collés contre le mur du lycée deux amoureux enveloppés par leur désir, seuls au monde. Voilà que la ville devient une île déserte.
Le sable de l’innocence d’un bac dans la cour de maternelle gratte l’œil des solitudes.
Un arrêt de bus, habillé de ceux qui ne se voient pas, ne s’entendent pas, devient le symbole de l’arrêt de l’humanité.
Un vieux monsieur dessine des ronds avec sa canne. Il lance des fumées de détresse à des pieds chaussés de bottes de mille lieux
. Autour de lui, la crasse se répand. Les poubelles vomissent, les déchets sont des vautours qui rodent. Ils veulent tuer la terre. Ils se déploient. Une armée de puanteur attaquent tous les sens.
Invisibles sont les hommes, collés comme des chewing-gums aux pavés déformés. Déformés eux-mêmes par la course contre leur montre.
Chaque âme est un tictac incessant. Chaque corps est une bombe sans retardement. Le retard, c’est le bonnet d’âne.
Tout le monde se croise. Personne ne se respire, ne se voit. Pourtant tout le monde se touche de l’instant pas présent. Déjà passé, déjà peint sur la route par une ligne blanche.
Le feu rouge hurle l’arrêt.
Écrasées sont les secondes de celui qui stoppe sa course.
Un porche surfe sur la vague humaine. Il éclabousse de l’ombre aux passants qui patientent.
L’air est un acide de transpiration qui boue d’impatience. Il a envie de dormir.
Un arbre pleure, emprisonné derrière un grillage, coupable de faire de l’ombre et d’arrêter le mécanisme de la ville.
Une voiture embrasse un train trop fortement. Elle s’est coupée la langue et s’est cassé les dents. Il y a des morts. Il y a une fuite du temps, aussi dangereuse qu’une fuite de gaz. Ça pue la mort. Ça pue le temps qui s’arrête dans une ville. La voiture sera emprisonnée derrière des barreaux gelés. Des stalactites de regrets. Ne pas avoir de remords d’avoir ôté des vies. Juste un regret, celui d’avoir cassé les aiguilles du compteur électrique du temps.

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