Le matin, elle se lève et elle se dit : « et maintenant je vais chanter ». Elle se le dit tous les matins parce qu’il le faut, elle ne peut pas faire autrement. Car c’est son métier. Si elle ne chantait pas, elle serait virée du chœur. Comme elle ne veut pas être virée du chœur, elle chante. Tous les matins. De toute façon, même si elle ne faisait pas partie d’un chœur, elle chanterait. Parce que c’est comme ça, c’est dans sa nature.
Alors tous les matins, dès qu’elle est levée, au saut du lit, elle s’entraîne. Elle s’échauffe en faisant des vocalises pour étirer ses cordes vocales. Elle vérifie si sa voix est bien placée. Si ce n’est pas le cas, elle la change d’endroit, jusqu’à trouver l’emplacement juste. Elle s’aide en tapant sur le la du piano pour avoir un repère.
Elle est très rigoureuse avec elle-même, comme un athlète : si sa voix tombe, elle la force à se relever et à recommencer. Inlassablement. Parfois, les voisins se plaignent. Ils tapent à sa porte jusqu’à ce qu’elle leur ouvre, ce qui prend du temps car sa voix couvre le martellement de leur poing sur la porte. Ils lui disent de changer de note, parce qu’ils ont les nerfs usés par la répétition du même son. Elle leur répond qu’elle cherche la note juste, et qu’elle est obligée de se répéter. Inlassablement.
Alors les voisins rentrent chez eux et attendent patiemment qu’elle trouve la note de juste.
Quand c’est le cas, une couleur rose se répand dans l’immeuble. Tous les habitants de l’immeuble soupirent de satisfaction car le rose est la couleur de la bonne humeur.
La chanteuse, nimbée de rose, est prête à se lancer dans un « ave Maria» resplendissant.
Des applaudissements pénètrent par la fenêtre entrouverte.
La journée a bien commencé.