Ce qui subsiste

Premier tableau

Il faut toujours que les outils soient prêts. Installés sur la grande table, les pinceaux sont disposés dans un ordre précis, selon les formes et les tailles. Il y a les pinceaux plats : longs, courts, biseautés, usés, bombés, en amande, les langues de chat, les éventails. Il y a les pinceaux ronds : longs, étroits, bouts pointus, effilés, traînards. Il y a aussi divers couteaux et spatules, des traceurs, des éponges, des rouleaux et des feutres. Il y a un sac de papiers de soie colorés, des chiffons, de la colle, du médium, un récipient d’eau claire et une grande palette. Les tubes de peinture sont classés dans des compartiments, par couleur, de la plus claire à la plus foncée.
Avant de commencer, c’est un rituel immuable : elle ouvre des recueils de poésie. Elle les feuillette, s’attarde sur des pages, souligne quelques vers. Puis, le casque sur les oreilles, elle choisit la musique qui l’accompagnera. De la musique classique souvent, ou du jazz. Sans parole toujours.

Des choses de l’enfance lui reviennent alors en mémoire. Des choses simples. Des paysages. Des émotions. La lumière, les couleurs. La courbe douce des collines dans le bleu intense du ciel. Le ruban de la rivière qui serpente dans les champs. La forêt de chênes où elle aimait se perdre. Les parfums du jardin. Les pétales ronds et délicats des églantines et ceux des roses anciennes. Le blanc pur du lys. Les teintes plurielles et capricieuses des nuages. Et les verts, toutes le nuances de vert, des plus tendres aux plus obscures.


La voici, devant la toile vierge avec ces images-là qui surgissent, avec ces souvenirs qui affluent et, comme la musique inspire, elle se saisit des couleurs, elle les manipule, les combine, les superpose. Sur la toile, la peinture jaillit. Des taches émergent du néant. Des couleurs primaires éclatent ici et se fondent là. Des lignes droites épurées éclatent en bouquets, s’écartent, se nouent, se courbent. Des zones chaudes réveillent les teintes froides. L’émotion bouscule les formes qui s’interpénètrent. La terre côtoie le ciel. Le jour chasse la nuit. Dans le même caractère organique que la musique qui flue dans les oreilles de l’artiste, la composition de la toile se structure et s’harmonise entre réserves subtiles et vastes mouvements. Une fenêtre abstraite s’ouvre toute grande et le paysage advient qui vibre dans l’espace.

Deuxième tableau

Ils ont installé l’œuvre dans le jardin. Une sculpture en pierre blanche entre deux arbres de Judée. Les troncs sont énormes comme des anacondas et ce sont des lianes tortueuses qui s’enroulent sur elles-mêmes et les branches fleuries font une voûte au dessus de l’enfant. Les fleurs en grappes commencent à faner et elles s’envolent et elles tourbillonnent puis retombent, toutes délicates, sur le corps potelé, sur ses épaules arrondies et sur sa petite tête chauve. On a laissé tous ces pétales le recouvrir et qui lui font, à présent, comme une tunique rose pourpre.

Il est couché sur le flanc, appuyé sur un coude et sa joue repose dans sa main. Il a les yeux mi-clos et un sourire très doux sur les lèvres. L’enfant qui a servi de modèle ressemble à un jeune moine ou à un ange.
Tout est silencieux et paisible, ici. Le temps fait une pause.

Troisième tableau

Jusque-là endormi et replié sur lui-même, le corps se réveille au son des percutions. Dans le faisceau lumineux qui le poursuit, d’abord maladroit et trébuchant un peu, le danseur se déploie enfin. Il s’élance, se mêle et épouse parfaitement le rythme trépident de la musique. Il trace des lignes brisées, des courbes amples, des cercles, des spirales. Il semble obéir à un rituel occulte qui se joue de l’espace et de la gravité. C’est un flux ininterrompu d’acrobaties, de pirouettes, de mouvements hétéroclites. Les gestes sont capricieux, vifs, brusques, tendres, cruels, ludiques et spontanés comme caractère d’enfants. Le danseur bondit, se roule sur le sol, marche, court, vrille, tourbillonne jusqu’au vertige. Ce corps en transe et qui exulte, se fige soudain. Les tam-tams et les djembés se sont tus. Le danseur chute sur les planches et, dans une ultime contorsion, son corps s’affaisse et se tasse. Comme un animal craintif et peureux, frappé dans sa chair par le tragique de l’existence, le danseur se recroqueville et s’enroule autour de sa blessure.

Le rideau tombe. Les lumières électriques nous aveuglent et dehors c’est la nuit.

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