Je regardais la pluie par la fenêtre du salon
Il pleuvait des cordes comme des pendus
Il pleuvait fort, si fort que la pluie formait un rideau
Alors je l’ai écartée avec mes mains et je pouvais voir la mer
Je voyais des pas sur le sable et je marchais dedans, je devenais l’autre on ne devenait qu’un, une meilleur version de moi même
Je voulais taper dans l’eau, en rythme, à 69 bpm, pour faire danser les poulpes
Ou arroser la mer avec un arrosoir spider man
L’arroser pour faire pousser quelque chose de vivant, un souvenir qui n’existait pas encore
Je voulais mettre tout le sable de toutes les plages du monde dans un sablier
Pour que le temps ait plus de temps, qu’il passe plus lentement, qu’il s’allonge
Et bronze
Je regardais la mer et je mangeais une à une toutes les pages du calendrier des pompiers, celui avec plein d’images de chats
C’était coloré
Je mangeais toutes les pages, je n’oubliais aucunes dates
Je finissais toujours mon assiette
J’avalais le temps, je mâchais, je broyais avec mes molaires les mauvais souvenirs
Pour qu’ils soient plus faciles à digérer
J’ai tourné la tête pour la regarder
Les murs s’étaient un peu rapprochés d’elle, pour entendre ce qu’elle disait
Les murs entendent tout ce que l’on dit, les belles choses et les saloperies, mais les murs n’entendent pas les pensées
Les murs sont sensibles surtout les vieux murs qui ont beaucoup entendu de méchanceté, les insultes et les maux qui font mal, les mots qui détruisent
Et un jour ces murs s’écroulent de chagrin
Parfois sur les gens qui enfin se taisent
Elle préférait chuchoter, toujours
Là, je la voyais pleurer dans l’eau de vaisselle
Elle avait vidé l’évier et comme toujours, sa peine s’était écoulée
Vers les égouts
Sa peine voyageait
Rencontrait d’autres peines
Pour se perdre dans la mer Méditerranée
Avec de vieilles capotes remplies d’amour
J’aurais voulu mettre son cœur dans la machine à laver
Le regarder se nettoyer
Essorer sa douleur
Je me rapprochais d’elle
Je sentais son souffle à elle
Son souffle racontait tout d’elle
Il remontait des profondeurs d’elle
Je lui demandais chaque jour de gonfler des ballons rouges, verts, jaunes et roses,
Des ballons d’anniversaire
Je voulais retenir son souffle
Garder l’essence d’elle
Je mettais les ballons dans la pièce du fond où personne ne va jamais
Je fermais et je mettais la clé autour de mon cou
Je datais tous les ballons, je les archivais, je notais sur mon cahier à spirale tout ce qui avait inspiré son souffle du jour
Je pensais qu’après sa mort, je pourrais percer un à un les ballons d’anniversaire
En prenant tout mon temps à respirer le temps passé avec elle
Lentement, pour ne pas gâcher le souvenir
Et puis je la serrais fort dans mes bras
A lui couper le souffle