Le peintre aux yeux pers. A la manière d’Octave Mirbeau

Il était né avec des yeux vairons. Ses parents cherchèrent sans succès si dans leurs lignées il y avait des antécédents. Le pédiatre qu’ils consultèrent, les tranquillisa maladroitement. Dans le domaine de la tératologie il y a d’horribles monstruosités physiques que Geoffroy Saint Hilaire commença à répertorier. Ils s’estimèrent heureux d’avoir échappé à un destin aussi funeste. D’ailleurs au fur et à mesure que l’enfant avançait en âge, cette hétérochromosomie fut plutôt une excellente servante. Imaginez ces couleurs : à gauche un magnifique brun-violet, à droite un vert bronze profond comme l’océan. Selon le temps et l’humeur du jeune homme les teintes variaient admirablement. On peut dire qu’il portait hautes les couleurs. Sa mère peignait de façon banale, pas de quoi affoler les marchands d’art, mais elle avait des ambitions pour son joli rejeton et s’inscrivit à des ateliers de peinture où il développa remarquablement son aptitude. Au point qu’il exposa progressivement dans divers salons. Et sa peinture plutôt abstraite plaisait. Il était dans le mouvement. Il commençait à vivre de ses ventes et à soutenir ses parents qui n’avaient pas de gros emplois. Il avait de surcroit un physique avantageux et les femmes tournicotaient autour de lui. Il en recueillait le bénéfice avec nonchalance sans se fatiguer à chercher l’âme–sœur, considérant qu’il l’avait trouvée dans la peinture. Toutefois le soir de l’inauguration d’Art Faire, au cocktail une fille d’une beauté exceptionnelle l’aborda. Elle le mit l’abord dans son lit où elle sut se distinguer particulièrement. Notre peintre en fut si chaviré qu’il la demanda en mariage une semaine après l’avoir connue bibliquement. Au domicile des futurs beaux-parents l’accueil du prétendant et de ses très modestes parents était un peu voyant. Le fric suintait partout, sur les cimaises où pendouillaient de grandes signatures, sur les bouteilles de champagne millésimé, dans les perles de caviar Pétrossian. Ses parents se contorsionnaient sur les fauteuils Louis XVI et, eux d’habitude assez bavards étaient muets. On aurait pu prédire ce soir-là une mésalliance. Ils se marièrent en grandes pompe à La Madeleine. Le tout-Paris de la culture, la politique et de l’esbroufe ne pouvait faire autrement qu’être présent. La jeune épouse devint son agent. Elle le poussait à la production, car la demande était bien là. Le compte en banque du couple était avantageusement garni. Ils avaient déménagé dans l’Ile Saint-Louis. Depuis quelque temps elle était moins ardente au lit, moins présente dans l’appartement du quai de Seine. Notre peintre peignait. Elle revenait de New-York, Ibiza, Shanghai, Saint-Pétersbourg. Lui mettait sa baisse de forme sur le compte de son hyperactivité commerciale. Ils ne faisaient plus l’amour. Elle était trop fatiguée, lui disait-elle. Il tomba un jour sur son téléphone où il un numéro se répétait presqu’à l’infini. Il la fit suivre par un fin limier et découvrit qu’elle découchait.  Sa femme avait changé de parfum. Et il ne le supportait pas. Il avait beau le lui dire, elle ne revenait pas au 5 de Chanel et persistait avec le lourd Shalimar. Le couple battait de l’aile.  Et le bel homme devint moins attirant, revêtant l’allure d’un homme vieillissant. Sa chevelure blonde vira totalement au gris fer. Ses poils devinrent blancs. Son épiderme se couvrit de tavelures du plus mauvais effet. Il prit conscience qu’il était devenu un repoussoir. Il lui restait uniquement la beauté de ses yeux si étranges. Il consulta un dermatologue qui hasarda un diagnostic, celui de l’hypopigmentation en réaction à ce parfum abhorré. Il se mit à peindre dans le style figuratif plus du tout dans le vent. Les ventes étaient nulles. Il peignait souvent la même femme, parfois nue, pointant un grain de beauté sur son intimité, comme en avait la pécheresse. Les premiers portraits étaient minutieusement fidèles à la beauté qu’il avait épousée. Ils auraient même pu facilement se vendre. Ils n’étaient pas à vendre. Peu à peu le portrait prit des couleurs criardes, écorchées, verdâtres. Des portraits invendables. Elle ne pénétrait même plus dans l’atelier. Elle avait renoncé à vendre les œuvres de son mari. L’homme aux yeux vairons souffrait, c’est clair. Il ne savait que faire pour échapper à la douleur. S’ajoutaient à cela l’absence de critiques sur son art, son physique ingrat que le miroir lui renvoyait quotidiennement, les insultes perpétuelles de sa belle-famille et l’ignorance de sa condition dans laquelle il tenait ses vieux parents. La vie lui était devenue particulièrement cruelle. La cruauté faisait irruption dans son existence. Et l’idée sournoise de vengeance s’installait dans son cerveau. Se venger, oui mais comment ?  Il sortait maintenant des beaux quartiers, trouvait du plaisir et de l’inspiration dans la fange de lieux populaires. Il revenait très souvent à Barbès sous le métro aérien, avec des types qui vendait de tout à la sauvette, d’autres qui escroquaient les touristes dégueulés par Montmartre qui n’en pouvait plus des hordes barbares de tous pays. Il avait repéré un sénégalais qui promettait l’amour perdu, la sexualité triomphante, et autres vertus. Il s’en approcha et l’autre lui proposa ses services. Une poupée ferait l’affaire. Il fallait juste une photo d’Elle, un bout de tissu. Pour ceci il n’eut pas de mal. La panière à linge sale lui fournit un slip. Il prit conscience qu’il n’avait jamais pris de photos d’Elle. Il apporta au marabout deux tableaux, un avant qu’elle ne le trompe, un autre après. C’est dire si le contraste agressa le sénégalais. Néanmoins il lui fournit trois jours après une poupée, des aiguilles de couleur sans lui indiquer le mode d’emploi. A lui de choisir. Un haïtien qui œuvrait à Belleville lui parla de magie noire. Il savait désormais que l’aiguille rouge jetterait un sort sur sa femme. Il planta une aiguille le premier jour dans la tête de la poupée. Quand sa femme repassait au quai d’Anjou, il l’observait comme un entomologiste. Elle ne se rendait compte de rien.  Il ajouta une autre aiguille dans le ventre de la poupée un autre jour. Elle était là cette fois et prenait rendez-vous chez un gynécologue auquel elle se plaignit de douleurs vaginales. Le peintre se dit que, de ce fait les ardeurs sexuelles de sa femme en étaient freinées. Effectivement elle ne voyageait plus. Finies les fameuses cavalcades soi-disant au bout du monde ! Sa beauté s’étiolait. Sa famille passait inquiète, l’ignorant totalement comme s’il était incorporé aux murs, invisible. Il la ferait souffrir longtemps. Il ôtait une aiguille, elle respirait, et reprenait derechef ses rendez-vous galants. Il en ajoutait une autre, elle se cloitrait, souffrante.   Lui prenait son temps. Comme un enfant il jouait à la poupée. Elle ne parfumait plus. Lui retrouvait peu à peu sa chevelure blonde, sa peau lisse, de beaux poils soyeux. Ses beaux yeux étaient mis en valeur.  Ses parents allaient de plus en plus mal. Ils ignoraient toujours les difficultés de son couple. Il voulait les épargner au maximum.  

Il attendrait que ses parents rejoignent le petit cimetière de Chaville pour planter d’autres aiguilles jusqu’à ce que sa femme arrête de respirer, de sortir à droite et à gauche. Il savourait déjà sa vengeance. Encore une aiguille ma poupée ! Ce fut le coup fatal. 

Il publia dans le Figaro l’annonce du décès de sa femme. Il omit s’y associer le nom de ses beaux-parents furieux qu’il avait devancés. Grand bruit dans le Landerneau des artistes germanopratins, de la politique, de sa belle-famille à l’église de La Madeleine. 

Totalement ragaillardi il reprit la peinture abstraite, trouva facilement un autre agent, qui devint sa femme. Il eut même trois enfants avec elle. Ils avaient les yeux vairons, ce qui aux dires des spécialistes est excessivement rare. 

Un commentaire

  1. Avatar de Inconnu

    Il faut que je me méfie des contes, je les aime tant que j’en oublierais presque la poésie!

    Je me laisse prendre au jeu de ton histoire…

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