Les yeux ouverts

Tu as peur. De quoi tu ne sais pas.

Tu as peur des rires trop forts, des gens cruels, des gens sûrs d’eux, de ceux qui se moquent, de ceux qui battent leur chien. Tu as peur d’avoir compris trop tôt que l’homme est un loup pour l’homme.

Tu n’es bien qu’à l’abri de ta famille, avec tes livres, avec les arbres, avec les bêtes.
Dehors tu as peur. Pourquoi tu ne sais pas.

Tu t’éveilles elle est là, elle est tapie en toi, tu en as honte, tu te sens ridicule, tu la caches sous un masque confiant. Tu crains le jugement des autres, leur incompréhension. Tu as du mal avec ceux qui assènent leur joie de vivre, la brandissent en étendard, se jettent sur toi pour demander : Et toi ça va ? Et tu entends tonner l’injonction : Réponds oui ! N’aie pas peur ! Extasie-toi ! Et si ça ne va pas gare à toi ! Tu as du mal mais tu ne le montres pas.

Parfois, presque par hasard, tu découvres qu’il y en a quelques autres comme toi, qui ont peur sans savoir pourquoi, tu ne leur en parles pas mais ça te soulage : une confrérie secrète.

Tu grandis. Tu as peur. De quoi pourquoi tu ne le sais toujours pas.

Est-ce de la mort, ta propre mort, qu’elle surgisse par derrière te prenne par surprise elle t’attraperait tu ne pourrais même pas te débattre et tout disparaîtrait ? Ou est-ce de la mort des autres, ceux que tu aimes, qu’ils te soient volés arrachés tu tomberais défaite et tout s’arrêterait ? Est-ce de la mort ou de la vie, des soubresauts d’un monde qui tremble de la vie massacrée des foules grimaçantes des guerres lointaines des hommes vulgaires des banquiers de la laideur de la télé ? Est-ce du mensonge des trahisons de ta propre faiblesse ?

Elle te tue.

Tu préfères quand elle s’endort, s’assoupit sans raison, couchée dans ta poitrine. Son sommeil est la condition de ta paix.

Mais tu l’as su trop tôt, que l’homme est un loup pour l’homme. Et malgré toi tu rouvres les plaies, et tu rejettes la paix comme un oripeau menteur.

Tu veux vivre en vrai, tout regarder bien en face, les yeux ouverts affronter les lumières de la beauté comme du mal, te battre et sentir ton cœur battre, très fort, très vite ! À défaut de tout comprendre tu veux tout voir, te tenir debout sans armure, avancer, te sauver ! Ta peur c’est ton instinct, ta survie, ton moteur, c’est elle qui te permettra chaque instant de bondir et d’échapper au pire.

Tu vieillis. Elle est toujours là et tu n’en es pas morte. Elle s’est tenue à tes côtés, tout ce temps, ta vieille compagne.

Ta peur te fait moins peur. Tu as renoncé à te battre contre elle. Tu vis avec elle, presque pour elle, et avec les autres, tes frères et sœurs de peur. Ceux qui autrefois te terrorisaient ne sont que des enfants craintifs. Chacun est nu, depuis toujours, avec sa peur cachée dans sa poitrine. C’est la règle du jeu, la condition du partage.

Parfois elle se fond en toi toute entière, alors tout s’éclaire et tu le vois, ce que tu ne voyais pas, pendant tout ce temps où elle était là : tu vois qu’elle n’était pas une étrangère, pas une ennemie, tu vois qu’elle était ta sœur, ton refuge, qu’elle était exactement toi, la vie qui te tenait par la main, pas à pas, qu’elle était même la joie.

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