Elle enduit ses mains, rassemble ses cheveux. Pour la chaleur et les idées éparses. Il y a une heure, elle s’était allongée de tout son long sur le carrelage froid. Une immobilité juste apparente. Car chaque cellule se dépose par gravité avec les secondes qui passent. Les muscles relâchent doucement. Le sol en ami. La victoire toujours renouvelée d’y déposer son poids gramme par gramme.
Elle pense à ce film 21 grammes qu’elle n’a pas vu mais dont elle se souvient. Toujours étrange cette mémoire qui s’allume à un mot, une situation, une odeur. Ces flash qui déboulent à l’improviste et dont il faut bien faire quelque chose. Les accueillir et les laisser partir. Suivre leur lumière un bout d’instant. Se dire qu’ils n’arrivent pas par hasard, les prendre comme un appel. Un sens possible.
Elle roule sa tête comme pour en vider le sable, masse son crâne serré. Elle attrape ses genoux entre ses bras, écoute la plainte de sa hanche, se balance pour étirer le bas du dos toujours raide. Elle lance ses pieds vers le ciel, tourne ses chevilles. Elle pense aux nourrissons qui ne savent pas encore que leurs pieds sont une partie de leur propre corps. Leur étonnement jubilatoire. Elle a relu le matin une phrase de Boris Charmatz. Les danseurs sont le fruit des expériences qu’ils ont traversées. Elle se dit que c’est le cas de tous les artistes, les artisans, les travailleurs, les enfants, les humains. Façonnés par leurs vécus et heureusement aussi par leurs imaginaires. Sinon un insupportable déterminisme, déjà trop présent, même d’esprit et de corps.
Elle commence sa danse au sol, déverrouille les articulations. Mettre de l’air. Une succession de contractions et de relâchements. Finalement comme la vie. Donner son poids sans s’alourdir.
Garder la direction, ajuster son axe. Chercher son centre pour pouvoir se laisser tanguer.
Envoyer du souffle dans les espaces qui coincent, les zones étriquées où le corps suffoque.
Elle a toujours puisé son énergie dans les sensations qui l’assaillent. Autant en faire une force. Elle sait injecter dans le tendu et le lourd de la poésie dansée. Un attendrissement de mots et de gestes.
Les contours de la pièce deviennent plus nets, le monde autour plus présent. Elle est prête pour sa journée.
Rejoindre la danse du monde de plain-pied.
La danse du monde.
La danse terrible d’un monde tenaillé.
Mais la vie toujours.
Le mouvement.
Sortir.
Sortir les espoirs chevillés au corps