Il débarque dans cette ville – inconnu, anonyme – immédiatement, il ne se sent personne. A l’instant même où son regard se pose sur ce spectacle aussi rythmé que consternant, son coeur se serre. Il pressent le mauvais présage pourtant ignoré de tous. Il est écrasé par les immeubles, dévisagé par la foule, asphyxié par le bruit – brouhaha ininterrompu, ritournelle sans fin, agitation bourdonnante et stérile. Ses yeux s’attardent sur ce que les autres ne voient plus. La souffrance, elle le captive. La désolation, elle le subjugue, il la hume. C’est irrespirable se dit-il en desserrant le foulard qui lui entoure le cou mais ce n’est pas ça. Il étouffe toujours sous la chaleur écrasante du béton, de la crasse et du bitume. Il ne voit pas l’architecture harmonieuse ni le passé que ces édifices racontent, il est hermétique à la beauté tant l’ombre est terrassante. Ce qui lui crève les yeux à lui, ce sont les gens que l’histoire a laissé sur le carreau, à même le trottoir ou dans le caniveau, c’est la sempiternelle rengaine de la triste comédie humaine. Depuis la nuit des temps toujours, des vies inégales. A l’intérieur, il est effondré, fracturé comme le monde dan lequel il vit et ses affres le reprennent, ses plaies sont de nouveau béantes. Il s’était cru plus fort, il s’était cru capable de quitter le refuge de sa chambre pour se frotter au monde. Mais le vertige le gagne, il manque de tomber / Il se réfugie derrière la première porte ouverte, il ferme les yeux et alors, il se souvient. Il se remémore les saveurs de l’âge tendre, territoire indemne que la noirceur n’était pas parvenue à conquérir. Les après-midis à la mer, les sorties vespérales et gourmandes dont les effluves sucrés recouvraient le goût des peaux salées, par les larmes et les embruns. Il rappelle à son oreille les sonorités infantiles qui accompagnaient ses souvenirs, petite musique suave mêlant le bruit des oiseaux, des enfants et des vagues, entièrement libres sur ce littoral radieux. Il pense à sa mère, à son sourire le matin au réveil, à ses yeux accueillants, au calme de ces matins joyeux où l’enfance régnait en maître – enfin il respire.