Il y a derrière ce front des sables mouvants. Une plage aux grains des voix qui s’y sont déposées, une grève aux sédiments de fureurs. Il y a des boues, des braises et des ciments ; on s’y empêtre, on s’y perd, jusqu’à ne plus être. Ne plus être qu’une ombre, un brouillard, un ciel gras qui n’ose la pluie, gris de ne risquer le jour. Effacer son corps jusqu’à ce qu’il soit marbre, le blesser jusqu’à ce qu’il s’ouvre aux foules qui y prennent place, toute la place, l’ignorer pour qu’il puisse encore servir d’abri aux histoires d’errance et de sang. Il n’y a plus de noms, il n’y a plus de temps, pas même de gravure sur la pierre des cimetières, juste une eau sale qui stagne à l’intérieur du ventre et qui l’abrase, juste une rumeur vague et vase, des cris qui ont perdu leurs mots, des râles qui ont craché leurs sursauts avant de s’effondrer, comme des étoiles explosent avant d’avaler leur lumière. Il y a derrière cette peau une froideur à la gravité d’un trou noir.
Et pourtant je marche encore, la tête confiée à la bienveillance du vent. Je le sens danser dans mes cheveux, se faufiler entre mes côtes, bouleverser le métronome qui s’y love. Et pourtant je nage dans l’eau vive des larmes qui ont brisé leurs digues, le corps plongé dans le sel d’une vie qui a rompu les amarres d’une trop grande bienséance. J’écris mon nom sur des ailes, qu’elles soient d’oiseaux ou d’abeilles, et je le regarde s’aventurer dans les contours du ciel, je le regarde polliniser la lumière, j’entends mon nom naître sur le bout de tes lèvres, sur le gout de ta langue. Et mes mains se découvrent une douceur, leurs gestes déplient une lenteur, dessinent un paysage à traverser, invitent à l’arpenter dans une course folle, le front seulement livré à son vertige. Et pourtant, je sens, je ressens. Je suis. Libre des braises qui tapissent mes pores. Libre de ce qui coule dans mes veines. De ce qui habite mon corps. Météore.