Comment les sangs mêlés un jour deviennent sève ?


Comment les sangs mêlés un jour deviennent sève ? J’ai connu une femme qui fracasserait ses enfants sur les rivages de sa propre enfance. J’ai connu un homme qui resterait toute sa vie un gamin et qui, sans même s’en rendre compte, abandonnerait à leur sort les innocents qu’il enfanterait. Et ces deux-là se sont rencontrés, au hasard de la vie. Ils ont cédé aux sirènes d’un enjôlement trompeur et illusoire, précipitant leur mariage, brisant chaque barricade élevée sur leur chemin. Quelle orgueilleuse va devenir ma fille se demandait la mère dont la jeune femme s’était mue en princesse. Quel homme va devenir mon fils se demandait l’autre mère qui voyait sa progéniture faire un choix de satisfaction plutôt que d’obéissance. Ils ne feraient plus partie d’aucun monde quand ils auraient mélangé les leur. Ils ne parviendraient jamais à se fondre dans l’univers de l’autre. Toute l’étroitesse de la bourgeoisie d’un côté, incapable d’accueillir l’étrangère qui avait fasciné leur fils. Trop de rudesse et de fierté de l’autre pour accepter l’élévation de leur fille sans en crever de jalousie. Peut-être les enfants réussiraient à réunir les deux sphères, mêlant deux lignées par leur sang. Mais le rouge vermeil était déjà teinté du noir, de la bile, de la rancune d’un parent envers l’autre et c’était sans désir pour rien de vivant que chacun des enfants était né.
Seulement l’étreinte, la persévération. Essayer de retrouver sans cesse le magique de la rencontre qui s’était si vite estompé. Alors, de corps à corps toujours fiévreux et éruptifs à l’irruption de nouvelles chairs sous la forme de bébés même pas imaginés, l’aberration avait trouvé passage. Toujours l’incompatible lien, l’inconciliable généalogie. Le dégoût qui soudain naquit à prononcer le mot famille – vidé de son sens et de ses possibilités – sur lequel se referma le souhait de la langue de l’un contre l’autre, tout contre, jusqu’au silence et l’impossible fusion.
Et puis un jour, une des filles ne voulut plus faire durer ce manège là. Elle se dit en elle-même – fini le vacarme et la tourmente, finis les excès. Elle décida qu’elle n’était pas tempête et qu’elle ne détruirait pas ceux qui gravitaient autour d’elle. Elle désira le feu et choisit la beauté, elle préserva l’étincelle mais renonça à l’embrasement. Et à son tour, elle rencontra un homme. C’était un soir de bal où la chaleur montait. C’était ce soir là où sans doute le cours de la vie s’est relancé. Elle est partie seule, dans le noir. Elle était gênée par la moiteur de ces corps, par leurs embrassades forcées, leurs excitations grivoises et poisseuses. Elle s’est assise sur un banc et il l’a rejoint, timide mais décidé. Il l’avait suivie de loin pour ne pas l’effrayer. Il voulait lui dire comme il la trouvait belle. Cet homme, elle ne l’a pas tout de suite aimé mais avec lui, elle a senti que quelque chose de nouveau était possible, quelque chose de doux, de lent et d’obstiné. Avec lui, l’assidu désir, la joie profonde et sincère qui ne demande pas à s’imposer. Ne pas chercher dans l’autre ce qu’il n’a pas. Ne pas attendre l’amour comme d’autres espèrent le messie. Accepter d’être aimée pour ce que l’on ne donne pas. Etre soi et rien d’autre. Ensemble devenir sève, fluide tranquille et substantiel.

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