Eh bien, je suis à l’état liquide.
C’est ce qu’elle m’a dit, un après-midi, où le thé moussait plus que de raison dans la porcelaine.
Il coulait à flots, réchauffait mes mains alors qu’elles tremblaient un peu, d’aise, de satisfaction.
J’étais à l’état liquide, et elle aussi : je le voyais à la façon dont ses mains saisissaient la théière – liquide -, à ses yeux qui moiraient ma robe verte.
A l’état liquide, comme elle me le disait, c’était une analogie du désir, de mon désir à moi.
Ce qu’on faisait, c’était de la psychologie de comptoir, et ça la faisait rire, que je la fixe de mes yeux bruns et d’un sourire faussement – peut-être un peu vraiment – embarrassé. Être à l’état liquide signifiait voir sa libido au meilleur de sa forme, et rien que de l’écrire, je ris de ce mot démodé, la libido, ce concept freudien qui mériterait d’être écrasé et extrait de tous ses jus sous un talon aiguille.
Dans sa question, il y avait cette innocence fausse et délicieuse, interceptée et retenue dans mon esprit, dès lors qu’elle me l’eut posée.
Si tu étais de l’eau, à quel état serais-tu ?
Eh bien, au même qu’aujourd’hui. A l’état liquide.
A l’état liquide.
A l’état liquide d’un bruit rond chanté tard dans la nuit par la gravité d’un évier en céramique.
A l’état liquide.
A l’état liquide d’une salive happée dans la danse d’une étreinte à rien de me rendre folle, du baiser coucher de soleil ; l’état liquide d’entre-cuisses, suintant de la promenade de mes yeux révulsés, de la main tiède plaquée sur le haut du ventre, juste en dessous des seins, la main devenue brûlante entre l’organe qui désire et l’organe qui respire ; l’état liquide d’entre-cuisses, mille fois fondues comme des bijoux d’argent ; l’état liquide d’entre-cuisses, seulement maintenues debout par l’autre main – assurée, douce -, glissée au bas de ma taille, juste à la naissance de mon dos blanc.
Je suis l’être à l’état liquide qui fuit pour se découvrir, qui s’éloigne pour mieux marquer les soies d’auréoles humides ; l’état liquide, libre, d’une Colette sans corset dans les bras de Missy : nous deux, sur le pont entre deux rives, le fleuve – liquide, lui aussi – tournoyant juste en dessous.
L’état liquide est un état transitionnel comme toutes les libertés ; et tout serrée contre lui, je le vois me glisser des doigts comme le cours impétueux d’une rivière humaine, je l’écoute comme l’épilogue d’un concerto démodé, le respire comme l’odeur de tabac perdue de mon enfance ; je le dévore comme un fragment de nuit charbonneuse, affamée à la table des Enfers, le caresse comme les pores odorantes de ma sueur devenue sèche.
Qui devient liquide glisse et nage dans une existence d’amour d’un soi profond,
Qui devient liquide coule dans ses retranchements,
Qui devient liquide avale, aussi
la mouille de ses propres
fluides.