Parmi tous les arcanes du tarot, celui que je voudrais être, c’est l’Etoile.
Je veux être cette femme blonde, nue, à genoux dans la rivière, qui verse de l’eau à l’infini sous un ciel plein d’étoiles. Mais souvent, je suis un vieillard au menton fuyant, qui zigzague tête baissée, très lentement et avec peine, pour protéger la seule flamme qui lui reste.
Souvent, je suis un jeune homme chevelu, avec des acouphènes, écrasé par la puberté, pendu par les pieds. Et je suis trop souvent un rat attaché à la queue du diable.
Même lorsque je suis l’impératrice, que je couche avec des types de vingt ans, que je porte des boucles d’oreilles lourdes comme des lustres, mon insatisfaction coule comme une source et aucun livre, aucun corps, aucun bâton, aucune épée ne peut détourner mon attention de ce constat : mon insatisfaction ne tarit jamais. Elle coule, continuellement, comme une fuite d’eau, et je ne sais jamais dans quel sens. Si elle va vers le haut, j’imagine qu’elle mouille une ambition quelconque et, si elle va vers le bas, elle forme les douves d’une nostalgie abominable.
Peu importe. Les étoiles et la rivière me manquent. Je ne me sens jamais à ma place dans des draps ou autres peaux d’animaux morts. Le métal me lasse, les chapeaux me fatiguent.
Les voiles tombent et repoussent sans arrêt.
Parfois, je suis mon père et, en apercevant mes épaulettes dans le miroir, je ne peux réprimer un mouvement d’horreur à l’idée de traiter mes maîtresses comme il traitait les siennes. Parfois, je suis ma mère et j’ai terriblement froid.
Ma poésie s’ennuie dans une maison mal isolée, j’ai presque envie d’écrire elle « s’ennuit », elle se drape dans la nuit et imagine des loups qui se battent ou discutent tranquillement au clair de lune. J’aimerais tant être ce petit crabe dans l’eau qui les regarde ou s’en fiche, mais plus que tout, j’aimerais être cette femme blonde et nue qui verse de l’eau dans la rivière sous les étoiles. Cette femme que je ne serai jamais, cette eau que je n’écrirai jamais, ces étoiles que je ne mangerai jamais à ma faim et qui, comme des pensées, s’éteindront les unes après les autres.