Il y a des familles où ils se forment des précipices entre les êtres
tant les brèches y sont béantes
il y a des familles où la tristesse est un affront
tant l’effondrement menace
il y a des familles où la lumière ne perce pas
tant les fantômes saturent l’espace
et il y a celles où sans cesse l’on se blesse
pour attraper ce qui tend la main sous des paroles remplies d’épines
et dans une de ces familles il y a toi,
toi qui entends la nuit, à travers les murs de la maison, les pleurs,
sanglots millénaires – les histoires de famille nous précèdent et nous dépassent
et puis en ton sein
il y a la foi
il y a le désir de ne pas en rajouter
il y a la crainte, toujours, de déranger
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
vider tous les tiroirs
étaler les mouchoirs, les torchons, les serviettes
faire parler la trace d’une larme
versée dans le silence d’une pièce scellée
fossile d’une tristesse jamais partagée
mais peut-être que c’est ce qu’il faut
soulever les tapis
recueillir la poussière
la tamiser pour en extraire l’or d’un mot
et ainsi s’approcher de la vérité
la frôler toujours seulement
car le drame qui s’est joué dans le petit salon rose
n’est qu’une comédie pour celui qui a élu demeure dans la pièce aux murs recouverts de gris
car les prières des nuits blanches de la chambre isolée sur le palier
sont les rêves doux et cotonneux de celle nichée à l’abri des parents
car le baiser qui n’a pas été donné, la gifle qui a soufflé une existence
n’ont le même écho dans aucune des vies qui auront habité cette maison
alors bouscule l’édifice
libère le du fiel sournois et acrimonieux
qui coule et s’infiltre depuis des décennies
ainsi tu en tariras la source
asséchant rancunes et rancoeurs
et peut-être à nouveau le surgissement d’une eau vive