On ne peut pas accueillir toute la misère du monde
Je voudrais simplement m’assoir à côté de vous et me dire en silence. Déployer l’aura de ma
diaspora interne en partage de connexion. Mais que l’on scanne mes données de machine
humaine avec sa propre identité numérique circonscrite, je ne le souhaite pas ; je voudrais
inclure mon mystère en Bluetooth. Je voudrais qu’on n’aient pas à me demander d’où je viens
ou ce que je suis ou ce que je fais, si je rétorque je suis _ ou je suis _, je m’oublie ou
je me tronque. Le mot vient accentuer nos complétudes inénarrables. C’est ainsi que je me
rassure tard dans la nuit, à l’heure de pointe rageuse de ce que je ne parviens pas à dire de
moi.
Quand il y en a un ça va
Plus tard, j’apprendrai à me définir par le legs sauce Bourdieu, je gagnerai du temps pour me
réciter. Une phrase et le décor sera planté, interchangé. « Je viens d’une famille devenue
fugitive de son territoire pour cause de dictature mais moi je suis née ici ». Un récit narré, un
récit estampillé « enfant d’immigrés ». Si je réponds à vos questions qui n’en sont pas,
quelques mots-clés et vous comprendrez ma classe sociale antégénérationnelle, vous vous
figurerez peut-être même jusqu’à la disposition de ma salle à manger d’enfance, avec ses
meubles fats et ses vitrines à napperons d’un goût discutable. Vous m’interrogerez sur mon
métier actuel, vous me qualifierez aussitôt de transfuge de classe. Il sera trop tard pour un
court-circuit de mes clichés.
De ma vérité le partage aura échoué.
Vous vous exilerez secrètement de moi
Vous vous exilerez secrètement de moi
J’écris à l’heure de pointe des pensées rageuses contre ce que je ne suis pas parvenue à dire.
Toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là. Dans ma tête. Et qui ne sont pas les miennes.
Et toi, tu viens d’où ?
Je ne réponds désormais plus à cette requête de mes interlocuteurs, si la situation m’y
autorise.