Avoir, ou plutôt être

J’ai un corps qui bâille
Je balbutie
Les mots suspendus
Au bout des langues
D’autres cascadent 
Se télescopent

J’ai dans le cerveau
Expressions Emmêlées 
Syntaxe Floue
Syllabes Manquantes

J’ai le manque d’air
De sons suffoqués
De pensées muettes

J’ai les mains bavardes pour compenser

Sous la peau j’ai des éclats 
Echecs Consolés
Baisers Perdus
Secondes Immenses

Dans les carnets j’ai des fragments
Lettres Déchirées, 
Photos Jaunies, 
Vertiges en noir et blanc

Des tumultes de toutes sortes 
Sous la surface 
De l’extérieur 
Lisse et plate

J’ai au creux des mains
roulis, espoirs, déconfitures 
Et failles émiettées 

Mais je vis
Riche de ces parcelles 

Parfois on croit être vivant 

On se croit perdu ou sauvé
On croit être fixe 
On croit à l’immobilité

On croit à la mort triste 
Au bonheur capricieux
A l’ordinaire méprisable 

On croit que les rêves soupirent de nuit

On croit les disputes graves
Les déceptions anodines

On croit nos théories vraies
Et on se croit illégitime 

On croit notre rire faible

On croit que les mots ne sortiront pas
On croit pouvoir dire jamais

On croit « Capturer l’instant »

On croit tout à fait simple de respirer, 
que nos poumons se vident assez, 
que nos diaphragmes font leur boulot
Que nos pieds ne sont rien

On croit qu’un corps doit nous suivre 
Fidèle et sans broncher
Un soldat pour la tête 
Envahissante et butée

On croit que les corps sont des enveloppes, 
Des emballages, 
Des sous-produits, 
Des véhicules,
Des objets de plus à entretenir, à réviser 
On les aimerait solides et fiables
Sans s’en occuper

On croit « avoir » un corps
Et c’est lui qui nous a

Alors « être » corps, 
Un corps à vivre
Un corps à croire
Je le perçois 
en polychrome
L’attend
L’espère 

Sous l’accordage 
Tête, 
Cœur, 
Souffle
De mes ébranlements 

J’observe autour 
tous les corps qui circulent
Vivants et debout

Pour être ensemble 
dans la cité 
Égaux et droits
dans le chaos
               Vivez vos corps

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