tu entres dans le lac
doucement, c’est gelé
ce matin, malgré les nuages qui te déchirent le crâne
et ramène ta dépression comme un drap qu’on tire
pour recouvrir son corps nu au petit matin
tu entres dans le lac
ça t’a pris d’un coup au réveil
tu te dis que ça te fera du bien, te remettra les idées en place
après toutes ces mauvaises nuits dans ce bus pourri
la route est longue, les concerts s’enchaînent
tu veux que ça continue autant que ça s’arrête :
la foule en liesse, les cris aigus
tes sauts périlleux au milieu d’eux
chaque soir le même numéro, le karaoké géant à la fin
quand tu interprètes la chanson la plus populaire
du pays où tu passes
le public chante et toi tu sors de ton corps, tu ne sais plus qui tu es
quand tu quittes la scène, dans les quelques secondes qui suivent
tu es sûr de recommencer le lendemain
mais au réveil, paupières encore closes, tu aimerais tout abattre
tu te dis que c’est peut-être la même chose :
l’angoisse et la joie
deux fils d’une même trame
et soudain, l’idée de te baigner a tout recouvert :
le bruit de ton groupe qui prépare le café
leurs cheveux gras
leur bâillement
leur sweat taché
tout ça te dégoute, tu t’en détournes
puis tu entres dans le lac gelé
tu crées des ronds, tu penses aux échos
l’eau se fout de toi, de ton corps qui la réchauffe
à mesure que tes membres s’y glissent
et de ta peau de fumeur qui suinte l’alcool
tu regardes la forêt qui t’entoure et qui t’éloigne
tu arroses ton visage grimaçant, tes boucles blondes
ton dos contre lequel bute un rayon de soleil
au loin, une éolienne prise en tenaille
entre des câbles électriques
tu imagines ce décor dans les yeux de celle qui te manque
tu veux autant en finir que vivre toute ta vie avec elle
tu ne sais pas comment lui dire, mais ça viendra
l’eau froide apaise tes pensées, tu es sur le point d’entrer complètement dans l’eau
et sans t’en rendre compte
tu ressembles à la figurine de dauphin
qu’elle a peinte l’an dernier et qui
de fait
tremble un peu
sur le mur de son atelier