Revue Miroir

comme un ivrogne à la tombée de la nuit, je me remplis de chaos et de vertiges. la foule extasiée fait vibrer mon corps de toile qui se plante chaque soir dans une ville grise et inconnue. mes entrailles crient et ma peau le contient difficilement. j’accueille en moi les pires de l’espèce; ces personnes que l’on traite comme des ramassis inutiles là-dehors dans la rue, moi je les fais virevolter et sous les yeux ébahis du monde entier elles deviennent surnaturelles. les junkies, les fous, les crottés, les animaux bâtards et les malaimés deviennent libres. je suis le pays de la liberté. ils s’entassent dans mon cœur comme ces masques du théâtre, l’un fondant de rire, l’autre de tristesse mais toujours enlacés fermement. les peurs tordues et les prouesses mystifiantes sont mon sang. les funambules, les clowns, les magiciens et les bêtes de foire grimpent en moi, dansent en moi, jouent avec la mort comme avec une vulgaire pelote de laine. les rires des citadins sont fous et remplis d’une stupéfaction terrifiante, mais tout ça ne dure jamais bien longtemps. les rires se fatiguent, les rires baillent et les rires rentrent se coucher à la queue leu leu dans la ville grise, sale et inconnue. alors, comme un ivrogne à l’aube pâle, je me vide et déboule bas en dedans de moi-même. au sein de mon corps de toile, les pachydermes sales et encagés crient de désespoir dans leurs stupides costumes de scène. tantôt, le clown se noyait parmi les rires. maintenant, les clowns sont tristes comme des junkies en gros down sale d’amphètes. pas loin des animaux, les bêtes de foire difformes drapent leurs protubérances avec honte et le regard vide. elles cherchent à fuir loin, ne serait-ce qu’en pensées, vers le petit lopin de terre qui les a vu grandir. elles se rappellent l’air salin de la mer et des voix douces. parfois, elles tentent même de sortir mais elles se heurtent à ma peau, cette toile sale et déteinte que les acrobates désœuvrés viendront passer à l’éponge pour la prochaine représentation. elles ne peuvent sortir de moi car elles sont magnifiques en moi. ils sont tous des dieux en moi. ils ne peuvent sortir car mon corps est gardé par le divin.

mon corps est un cirque et le cirque est une fabuleuse prison de malheurs pour les superbes dépareillés.

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