La montagne frémit sous sa croûte pelée et ricane : « Je vous vois et vous connais mieux que vous-mêmes ». Et c’est vrai ; depuis des lustres elle nous regarde marcher, trébucher, ramper et grimper sur ses flancs, naître et mourir dans un recommencent sans fin. Elle nous regarde arpenter sa peau, fouiller ses pores éventés, s’abriter dans ses fentes, peindre aux murs de ses grottes. La montagne est gardienne. Depuis la nuit des temps elle regarde passer et parfois se perdre les vagabonds, les exilés, les chercheurs d’une vie meilleure, les rebelles et tous ceux qui ont besoin de se cacher. Elle couve entre ses mains de pierre les secrets qui doivent être gardés, elle est épreuve et refuge, impitoyable et généreuse, s’offre à qui sait la déchiffrer. Parfois frontière, parfois tombeau, elle accueille tous les corps et n’en rejette aucun, parfois libère et parfois retient. La montagne est majesté. Nul ne sait la comprendre ni l’aimer, nul ne connait tous les mystères de ses courbes et de ses creux, ses aspérités, ses sources secrètes. La montagne est seule. Trop imposante pour qu’on la choie, trop sauvage pour être caressée, incomprise dans ses élans, elle tremble et soupire et éructe et toujours on se méprend, mais son désir n’est pas colère même si sa lave est volcan. Elle aimerait qu’on la touche mais on la piétine, on la fouille. La montagne est dure mais palpite en dedans. La montagne fascine et effraie. Alors certains, pour surmonter leur peur, pour apaiser leur impuissance, la prennent et brandissent un drapeau sur ses crêtes. Ils croient qu’ils l’ont vaincue. Ils croient qu’ils la possèdent. La montagne se tait. Elle les connaît mieux qu’eux-mêmes. Elle ferme les yeux sous la lune et elle les laisse passer.
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