Revue Miroir

Voyage en train

Avoir du sang dans la bouche, c’est chic.
Grincer des dents c’est n’avoir pas assez écrit. 
Des coquelicots sur la voie ferrée signifient vengeance bientôt obtenue. 
Une chauve-souris sur le rebord de la fenêtre, c’est avoir faim.
Les fourmis dans les mains, si on continue comme ça, c’est être bientôt mort.
Avoir froid derrière les oreilles c’est la liberté.

Avoir du sang dans la bouche, c’est chic. Mon flux intérieur envahit ma cavité buccale : j’ai quelque-chose à dire de si beau qu’il remonte de mes profondeurs. Si je ne le dis pas, et par dire, j’entends écrire, je le mâche en petits bouts pour le ravaler et j’ai les dents qui grincent. Les pensées me viennent plus calmement lors de voyages en train, je peux ne descendre nulle part, ou ne pas monter. Quand je me penche au-dessus de la voie ferrée et que je vois les petites fleurs rouges, les coquelicots pleins de sang, je pense qu’eux aussi ont des choses à dire, que le passage ininterrompu des trains n’a pas su faire taire. A leur image, je parlerai ma colère, et par parler, je veux dire écrire, et vengeance sera obtenue. Quand le train s’arrête dans une gare de nuit et que se pose sur le rebord de ma fenêtre une petite chauve-souris, je l’observe curieusement. Je n’en ai jamais vu de près, je veux voir si elle a des yeux et si elle se tient à l’envers. Le train repart, la chauve-souris s’envole, j’ai oublié que j’avais faim pendant que je la regardais. Je m’endors sur mes poignets, recroquevillés sous mon menton. Ma tête rebondit contre la vitre, le sang dans ma bouche fait des petits glouglous liquides, mes dents s’abîment l’une sur l’autre, mon ventre reste silencieux parce que vide, sous le train les coquelicots rougissent de colère. Quand j’ouvre les yeux, je dois secouer mes mains pour en faire tomber les fourmis que je sens parcourir le dessous de ma peau. Il faut se dépêcher de les faire toutes tomber, mon corps s’engourdit si vite, si je le laisse faire, si je le laisse s’habituer, je serai bientôt morte. 

Enfin, je décide de descendre à la gare du matin. J’ai le menton rouge du sang que j’ai gardé dans ma bouche, des petits bouts de dents qui se baladent entre mes joues, le ventre qui crie famine, les mains qui se réveillent. Quand je m’allonge sur le quai pour regarder sous le train, je vois les derniers coquelicots qui me souhaitent bon voyage. Eux aussi s’arrêtent là, rouges et fiers. Une brise les fait doucement ployer, que je sens, froide, derrière mes oreilles. C’est la liberté, je suis arrivée où j’ai du sang à cracher de ma bouche, mes mâchoires à desserrer, où les coquelicots de la vengeance m’ont envoyée, où je dois m’arrêter manger, où je dois réveiller mon corps pour en faire tomber les fourmis qui mangent les cadavres, où le vent du matin me souffle derrière les oreilles. Je suis arrivée où j’ai quelque-chose à dire, et par dire, je veux dire écrire.

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