Les genoux potelés
Deux flexions
Comme un ressort
Et c’est parti
Il s’élance
Papa s’éloigne
Ça il ne le voit pas
Maman est à une éternité de lui
Ça il ne le sait pas
Le pied droit n’hésite pas, le gauche n’a qu’à se débrouiller
Le pas fragile
L’amour fort fort
C’est la dernière fois qu’aller de Papa à Maman est un exploit.
Pourquoi c’est beau ? On l’a tous fait. Un exploit. Et on ne s’en souvient même pas. C’est beau parce
que ça n’arrive qu’une fois.
Souvent je me dis que tout est foutu, Tout est Foutu je me dis et j’y crois, j’y crois vraiment.
Pas vous ?
Vous faites comment vous ?
Parce que moi je crois toujours qu’il n’y a que moi, je crois toujours qu’il n’y a que moi qui souffre comme ça.
Et vous ?
Vous souffrez, vous ?
Beaucoup ?
Beaucoup comment ?
Des fois j’ai l’impression d’avoir des couteaux, des couteaux tranchants dans la chair qui me déchirent à chaque pas.
Vous sentez ça des fois ?
Qu’on vous coupe en morceaux ?
Ça vous arrive ?
Ça vous arrive comment ?
Moi je pense toujours au verre vide, à la face noire, à l’envers, au creux, au rien, au cruel.
Pourquoi je pense moins à la lumière, à la bonté, à l’amour inconditionnel ?
Ça vous fait ça aussi ?
Vous tombez dans des puits ?
Vous pensez à la mort ?
Vous perdez vos amis ?
Vous sentez la solitude ?
Et l’amertume, vous la sentez ?
Et les regrets, vous avez des regrets ?
Et la peur, elle vous paralyse aussi ?
Vous avez mal ?
Vous avez mal comment ?
Moi je pense que j’ai très mal.
Tous les matins je me dis Lève-toi non Reste-au-lit non Lève-toi tu auras moins mal non Reste-au-lit tu as trop mal.
Et je deviens toute raide, toute rigide, mes genoux, mes bras, mes doigts, je suis toute dure, je me dis Tu es dure.
Je me dis Assouplis-toi, je me dis Il faut vivre lève-toi et tu verras.
Je me dis Dehors il y a le soleil ou Il y a le vent ou Il y a du bleu avec du vert.
Il y a toujours un petit espoir, je me dis, Toujours un petit espoir.
Vous le voyez, le petit espoir ?
Vous l’entendez ?
Il vous dit quelque chose à vous ?
Il vous parle ?
Il vous parle comment ?
Parce que moi des fois je l’entends, des fois je l’entends clairement.
Alors je peux vivre comme ça toute la journée.
Avec le petit espoir.
C’est beau l’espoir, c’est doux.
Ça vous accompagne, c’est comme un ami, ça vous dit des belles choses, ça vous donne confiance.
Vous connaissez ça, vous, les jours d’espérance ?
Les jours après la nuit ?
Les grands jours après la grande nuit ?
Ou même les petits jours ?
C’est toujours des jours les petits jours, je me dis.
C’est toujours ça de pris.
Pas vrai ?
Alors, elle pleura. Longtemps, elle pleura. Elle pleura dans son lit, dans sa cuisine, dans sa salle de bains.
Elle pleura lorsqu’elle se réveillait, lorsqu’elle s’endormait, lorsqu’elle mangeait, lorsqu’elle pissait.
Elle pleura dans sa voiture, dans le bus, à vélo.
Elle pleura sur son bureau, sur des épaules sur des bancs publics.
Elle pleura debout, assise, et parfois allongée.
Elle pleura les hommes, elle pleura la bêtise, elle pleura les malades, les morts, les tristes, les animaux, la banquise, la terre entière. Elle pleura beaucoup.
Elle pleura seule et parfois accompagnée.
Et un jour, elle ne pleura plus. Ses yeux avaient séché. Et elle voulut le pleurer, encore, mais elle ne pouvait plus.
Une matière qui préfère la densité au débord
L’absence est sans réponses elle ne se tamise pas
pour les faire apparaître
une fois la poussière retombée
l’absence creuse un trou, c’est tout
elle ne demande pas son reste
elle prend la place qui lui sied
elle s’installe
l’absence presse le sang dans les veines, noue le ventre
indique aux doigts le rythme d’un tapotement sur la table
retire le sommeil de la nuit ajoute de l’eau
aux yeux
enlève du cœur à l’ouvrage
remue l’estomac abonde les pensées
l’absence en même temps qu’elle ajoute un poids, un fardeau, un souci
retire, enlève.
l’absence desserre le tissage intérieur
et resserre bien fort les mâchoires
l’absence n’est pas un malheur qui tombe
l’absence est un sursis qui se renouvelle sans cesse
l’absence prend des nouvelles, sans cesse, comment ça va aujourd’hui
et coince son pied dans le pas de la porte
tant qu’aucune nouvelle nouvelle ne vient
l’absence crée des courants d’air, chuinte et bruisse
l’absence tient en elle-même, une matière qui préfère la densité au débord
l’absence qui chuchote d’un souffle étouffé à l’oreille
quand c’est mauvaise pioche et qu’on a tiré les mauvais mots.
Je suis la colère
Je suis la colère.
Je nais dans votre ventre, grandis dans votre poitrine et sors de votre chef dans une explosion spectaculaire. Je fais bondir vos jugulaires, exorbiter vos yeux injectés de sang et fais battre vos tempes jusqu’à l’étourdissement.
Je suis la colère.
Je m’insinue dans vos pensées les plus secrètes, prends le contrôle de votre corps, de vos esprits. Je vous magnifie, vous donne prestance et courage, pour un instant.
Je suis la colère.
A mon contact vous n’êtes plus. Vous n’êtes plus qu’une boule de feu transcendant l’espace et le temps, perdez tout repère, oubliez toute bonne manière.
Je suis la colère.
Je suis l’enfant de la haine et de l’amour. Je suis la mère des justes et des injustes, la mère des hommes et des femmes. Mes enfants se sont parfois entretués par ma faute, ou alors ils se sont alliés grâce à moi. Certains ont voulu m’apprivoiser, mais je suis sauvage, primitive, indomptable.
Je suis la colère, vous me rencontrerez très bientôt.
pour les vagues
qui rassemblent
qui dispersent
les coquillages
pour la multitude
qui attend le ressac
le récif assoupit
sur la rive équatoriale
quand le crépuscule
nous refuse l’entrée du jour
c’est ensemble que
nous jetons des feux
à l’orée de l’aube
où l’écume est de passage
nous vivons éphémères
Je parle comme une voiture sur l’autoroute du sud
Je parle comme un enfant dans la forêt
Je parle comme deux singes assis
Je parle comme un oreiller qui attend
Je parle comme une main grande ouverte
Je parle comme un signe inconnu
Je parle comme une flamme dans la tempête
Je parle comme la neige sur la mousse
Je parle comme un café bien serré
Je parle comme les sanglots dans les violons
Je parle comme un caddie qui zone
Je parle comme une femme qui s’est maquillée sans miroir
Je parle comme d’autres fument
Je parle comme on ne m’a jamais demandé de le faire
Je parle comme si c’était la dernière fois
Je parle comme on désespère d’aimer
Je parle comme la mer siffle
Je parle comme un lundi alors qu’on est jeudi.
Je veux glisser ma main dans la tienne et dire je t’aime en mode soutenu et te rattraper si tu tombes je ne sais pas du train et kidnapper ton odeur au pluriel et mettre ta bouche sur repeat quand elle dit oui et imprimer ma joue là où il y a tes poils ta peau ton coeur les uns au-dessus des autres et te dire oui même si tu ne m’as pas posé la question et composer un livre avec la somme de tous tes messages et jurer une fois pour toutes que c’est pour la vie et éclater de rire pour rassurer mon aveu et signer mon nom lové au tien et jouer à chat avec la mienne et ne pas mettre un point à la fin
Poème du trou
Debout plein vent devant les mâts des bateaux quai Rive Neuve ou quai des Belges. J’attends mon tour. Les mâts produisent un son de métal et de cordes. Les filles ont retroussé leur pantalon et J’imagine que je suis le petit espace de peau nu entre. Je ne fais rien d’autre et l’air est plein de savon. C’est à cause des touristes que l’air est plein de savon et c’est à cause des touristes que le savon est si proche de la fin de la mer qu’on appelle le port où il y a le métal et les cordes et les bois. ALORS Je ne sais pas encore demain le trou dans le sol, que je tomberai. Et la dame me prend le bras et me relèvera et me dit vous pouvez debout ? Et moi oui je peux c’est juste le trou. Et elle vous êtes sûre ? Et moi oui c’est juste le trou là vous voyez- je lui indique le trou avec mon doigt- aux pied de l’arbre micocoulier le trou rempli de mégots et de papiers et de choses déformées par le temps qui passe et aussi le temps du ciel. Et elle dit oui le trou, c’est le trou mais la ville trouée, elle est faite avec les trous, c’est le tissu entre c’est les trous. Je lui dis oui il faut y penser il faut regarder où on marche et penser le tissu où on marche la ville. Elle dit oui regardez où vous mettez le pied si c’est un trou ou pas. Il faut faire attention. Et là je me dis mais faire attention oui c’est à ça que je pensais quand je marchais sans voir où. Faire attention parce que tu n’avais pas fait attention et j’étais en colère et je marchais en colère sans faire attention où juste ton attention je ne sais où et je suis tombée.
Je t’oublie comme ce jour de décembre où le sourire aux lèvres tu m’as tuée en me disant c’est pour ton bien et que ta mère m’a dit faut pas pleurer pour rien
Je t’oublie comme la caissière du cinéma plus belle qu’Emmanuelle Béart et Ornella Muti réunies tellement belle que moi je serai moche toute ma vie
Je t’oublie comme on laisse un tout petit enfant se débrouiller sans son père parce que voilà il est mort
Je t’oublie comme quand dans la campagne on s’est accroupies toutes les deux complètement hilares et ensuite on
s’est appelées Soeurs de Pisse on savait pas que c’était un mauvais présage
Je t’oublie comme la condescendance personnifiée derrière un bureau de haute autorité le CV tenu du bout des doigts au-dessus de la poubelle mes pleurs dans la voiture après en rejoignant l’homme que j’aimais qui finira par me quitter pour la caissière du ciné devenue caissière au supermarché une héroïne n’empêche aujourd’hui
Je t’oublie comme ta subite indifférence après l’intense fusion narcissique qui ne reflétait que toi-même quand je croyais que tu m’aimais comme moi je t’aimais plus qu’une soeur
Je t’oublie comme un chant perdu qu’on reprenait avec le coeur qui bat la chamade à tout rompre et puis tout s’est rompu
Je t’oublie comme on laisse une ado grandir sans sa mère parce que voilà elle est malade elle va à l’hôpital et les enfants ça pousse comme du chiendent alors j’ai poussé quand même
Je t’oublie comme le venin qui s’échappe de ta bouche écarlate mais je sais aujourd’hui qu’on n’a plus entièrement le même sang je m’en ferai plus du mauvais pour toi jamais
Je t’oublie comme ce pouvoir qui a enflé ta tête tellement que t’arrives plus à distinguer la finesse de la vulgarité
Je t’oublie comme les voyages les vies fantastiques les rêves de grandes villes ou de bords de mer deux enfants et même trois et briller dans la lumière et l’admiration pour le talent le travail accompli le nom qu’on laissera dans l’Histoire
Je t’oublie comme tu as oublié de me dire que mon père mort n’était pas mon père biologique comme on oublierait le lait sur le feu pas si grave on en rachètera on va pas en faire un fromage
Je t’oublie comme on vieillit on s’aigrit on s’empâte tellement qu’on devient sec et mou à la fois et qu’il vaut mieux tirer la gueule parce que c’est toujours la faute des autres en tous cas pas la tienne
Je t’oublie comme le visage de Madeleine caché sous son masque dans la fenêtre entr’ouverte elle entend mal et ne lit plus sur mes lèvres invisibles c’est le monde qui a changé jusqu’à sa porte
Je t’oublie comme le chagrin et le ressentiment qui se débinent en même temps quand la lune fidèle éclaire ma nuit et mon jardin et passe la main au soleil du matin qui chatouille mes paupières et que je lis un texte d’Amandine Monin
Je t’oublie comme on caresse un bon chat qui se love contre soi sous la couverture d’un livre au bord du poêle qui sereinement crépite
Je t’oublie comme on s’accroche à la beauté à la bonté aux mains tendues aux coeurs qui aiment sans miroirs sans failles ni comptabilité aux coeurs qui restent aux âmes douces aux doigts qui courent sur les touches du piano
Je t’oublie comme on déroule le pied droit du talon aux orteils puis le pied gauche pareil et ainsi de suite jusqu’au vaste horizon