Qui est je

On dit que je suis le socle de moi-même. C’est ce qu’on me demande. On me demande d’être le moteur de moi. Je dis que je est ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et elle n’est pas revenue. Je est une autre. On dit que je dois descendre les épaules quand je parle aux grandes personnes. Parfois on dit que je suis une grande personne. Je dis presque. Grande par endroits minuscule ailleurs. Je est partie jouer avec les autres et ils ne l’ont pas rendue. Elles disent que je laisse trop souvent les autres me nourrir. Que je mange trop, que j’ai un problème avec la bouffe, que je me consomme comme un paquet de clope à quatre euros. Mais je n’est pas rentrée hier soir, et j’aimerais faire un portrait robot, mais je ne sais pas à quoi je ressemble. Alors je demande. On dit que je suis parfois l’ombre de moi-même. Que je me noie dans les discours, que je saute des avions en plein vol pour me sentir en vie. On dit que je suis vivante. Je demande comment on le sait puisque je n’est pas là. On dit on le sait c’est tout, on a confiance en je. Je rêve. Morceaux de je en bouts de magma, je est magma en morceaux. On dit que je suis ce que les autres voudraient dire. Que je poursuis les rêves et les cauchemars sans faire de distinction. Que c’est pour ça que je ne trouve pas je, qu’elle se terre dans les songes comme un lièvre pétrifié par la forêt. Je n’a pas peur. Je vole au-dessus des arbres. Les grandes personnes disent qu’elles savent ce que je suis, qu’elles ont tout vu, elles voient tout, elles me matent mais ne viennent pas me chercher, elle disent que je dois venir me chercher, qu’il faut que je me trouve pour être le socle, le moteur de moi. Je s’éparpille dans l’air et se dilue dans l’eau. Je suis une aspirine effervescente. Peut-être que je est moi. La chercheuse et la cherchée. Ce qui s’effondre, ce qui se dit, ce qui ne se sait pas encore, ce qui tient debout. Je est quelque part dans la notice du puzzle. Je est l’image sur la boîte.

Pédale parfaite

Pédale et parfaite
La pédale doit être parfaite
Parfaitement pédale
Elle doit
Elle boit pour accomplir son devoir
Elle boit, elle sniffe, elle gobe
pour accomplir son devoir
pour accomplir son désir

La pédale doit
Elle ne regarde pas avant de traverser
Elle ne regarde pas non plus après
Elle traverse.
La pédale doit être parfaite
Parfaitement pédale
Elle doit avoir avalé Dustan
Elle doit savoir la recette du mimosa
pour le dimanche matin
Elle doit flex
Elle doit se raser
un peu
mais pas trop
Elle ne doit pas (trop) sourire
Ça ferait mauvais goût
La pédale, c’est le goût

Elle croque dans un autre
un jour
Elle goûte autrement

La pédale doit aimer les veines
les bosses
les paysages de peau
Un jour elle croque
dans un autre
Elle touche autrement

Lorsqu’elle devrait
Elle ne pas
Elle marque l’arrêt
Elle sourit (trop)

Elle rase tout ou rien
Elle brûle le sac Basic Fit
Elle refuse l’invitation
pour le dimanche matin
d’ailleurs
elle refuse aussi
l’invitation pour le samedi
Ses cils des rivières et bientôt
Ses doigts, ses seins, ses pieds, son crin fou
fondent à mi-voix
Pédale parfaite
Parfaitement pédale
Elle traverse.

Il y aura un jour
ou l’autre
où penser à l’instant
suspendu
où tu es tombée

cessera de me déchirer le ventre

Un jour
ou l’autre

les chutes
les silences
les ponts
les eaux profondes
les étangs opaques
notre histoire à compléter
mes noirceurs en écho
de l’autre côté
de ta chute

cesseront de me déchirer le ventre

Il y aura un jour
ou l’autre
Où je ferai avec
ce que ta chute a dit
et n’a pas dit

je ferai avec
ce que j’ai oublié de tes mots.
Où je ferai
avec
le vertige

Un jour
ou l’autre,
les mots silence tomber trésor soleil écailles lie rires
ne me figeront plus
sur cet instant
qui aimante tous les autres
nos précédents
mes suivants

Un jour,
J’en ferai mon affaire
La tête la nuque
fraiches
dans l’étang boueux,
mes bouts de corps dans l’eau
le soleil sur mes seins

L’étang se fera cristallin
Me salira quand même
J’en ferai mon affaire

Ta chute contiendra
le nommable
innomé
le tien
celui des autres
et moi

Il y aura un jour
où l’autre
silencea
j’en ferai mon affaire

un compagnon de route

Je pourrais le garder avec moi
Sans ce un jour ou l’autre
ou le quitter, un jour.

La prochaine fois

La prochaine fois
je commencerai par goûter des petits bouts
prélevés à la surface
La prochaine fois
je me cognerai sur tes ongles
tes surfaces dures
La prochaine fois
j’évaluerai soigneusement
chaque centimètre de toi
La prochaine fois
je mesurerai tes arrêtes, tes côtés
ton périmètre
la taille de tes pieds
fois 3,14
La prochaine fois
je prendrai note de chaque son qui sort de toi
si la sol fa
La prochaine fois
Je m’enroulerai autour de toi
pour faire le tour au moins 3 fois
La prochaine fois
je compterai tes cheveux, tes doigts
La prochaine fois
j’emplirai mes poches de tes mots
La prochaine fois
je plongerai mes doigts sous ta peau
derrière tes os
La prochaine fois
j’écraserai ma bouche sur la tienne
pour que rien de ce qui sort de toi ne soit sali
La prochaine fois
je t’absorberai
mais je laisserai,
peut-être,
quelques bouts de toi
pour la fois d’après

Les heures

Certaines heures se plissent – figent l’origami acéré de tes traits.

Certaines heures caressent – du plat de la main rabattent l’épi, ferment tes paupières.

Saillantes comme des ailerons, certaines heures électrisent ton courant perturbé. Elles font alors couler ton mascara bon marché en flaques de charbon. Ton visage est un miroir sans teint.

Certaines heures reculent de ne plus te voir. Lassées, elles perdent la foi – elles regardent en arrière ce que tu ne seras plus.

Certaines heures sont vaines. Ce sont des heures poubelles. Ce sont des heures refuge.

Dans ta bouche fermée le temps passe en silence. Les heures elles s’égosillent en flottements d’injures.
Tu les regardes mourir – cela t’émeut un peu.
Puis elles t’indiffèrent et tu les laisses filer dans leurs urnes-sabliers.

Demain sera le jour où un feu se déversera sur toi. À partir de cet instant, tu ne seras plus lisse, pâle, absent à toi-même. Mais tu te réveilleras d’un long sommeil encombrant. Ce sera le matin où tu pourras défier les rafales. Ce sera l’heure où les petits poisons quotidiens s’évanouiront, où tu recracheras une bile épaisse, boueuse, âcre. Quand ce jour surgira tes promesses les plus folles deviendront les réalités de ce à quoi tu n’a pas donné assez temps. Alors il y aura un silence qui bouleversera tout ce qui a pu advenir et qui ne reviendra plus.

À ce moment-là seulement tu redeviendras animal, pierre, eau, feuille, poussière. Une vérité nouvelle se faufilera entre tes synapses, et tu verras ton halo, ton essence: un destin prodigieux. Quand ce moment surgira, tu produiras des sons qui empliront l’air avec rage. Un rugissement écrasera toutes les autres voix qui se tairont d’un coup. Alors tu trouveras la place juste, au milieu du vacarme, qui se figera d’un coup dans un silence net, brûlant, dans lequel tu percevras sous la surface, toutes les sources cachées. Tes yeux, ta voix, tes nerfs se répandront partout où tu iras, tu seras écouté de toutes part. Et ce sera le début de quelque chose, qui ne finira jamais.

Au bout du jour – demain

Au bout du jour demain
sans vraiment se taire
sans vraiment se dire
sans savoir
à la lumière du jour
du silence froissé
dans l’éclat du rien
embrouillage de soi
je chercherais
à chorégraphier
ton silence
ton instant à venir
ou le mien
espace du côté
intervalle possible

Au bout du jour demain
je penserais
encore
à cette
tentation
voix multiple
tentation du texte
qui ne dit rien
improbabilité du son
rythmé de l’inachevable
désir
sans jamais
s’approcher
viens
on prendra le temps

Au bout du jour, demain,
dans l’insolence du fragmenté
jusqu’à son surgissement
achromate

j’essayerai de julien Gracqué
en bobinant du Creusot
en rugissant du Pirotte
L’exil qui boite
j’impulserai ce que j’ai
à écrire
à aimer
à oublier
profonde simplicité
alléger nos vies
comme vous
ou un peu moins

il y aura un jour
où enfin
tu me verras
je deviendrai
ce jour-là
une âme soleil
une pluie d’été

il y aura un jour
où j’oserai te dire
peut-être même te hurler
le temps où je t’ai attendu
le temps passé où j’ai voulu
oser

il y aura un jour
ce sera un lundi
parce que c’est beau le lundi
et j’aurai ce courage
de courir
d’en perdre les bras et les jambes
de te sauter au cou
je t’arracherai le cœur et un sourire
pour les porter en bijoux

il y aura ce jour
qui me fera oublier tous les autres
ceux qui étaient vides, tristes et brumeux
ce jour où à ton tour
tu sauras
et c’est moi qui ne saurai plus
comme tu penses
comme tu respires
comme tu avances
j’attendrai que tu me dises
que tu me murmures
ton visage au réveil et ton corps à la tombée du jour
ce jour où rien d’autre n’aura survécu
juste la promesse que je m’étais faite
et cette lumière qui ne nous quitte plus
ce jour qui deviendra sain
comme béni par le baiser d’un dieu
ce jour unique, rare et précieux

il y aura ce jour

Une façon de délier

Filer
tâtonner
dans brume
glisser  
long de la mousse
cailloux
genoux

entends 

les appels
battre
le sang
battre
traverser
ses laines
traverser
chaque idée
battre
chaque sensation
battre
chaque choix
battre
chaque choc
claquer
entre nos doigts
tisser nos vies
dénouer
étirer
chaque plein

accroche

le détachement
jouer à
lâche le jeu
donner du mou
à prendre
chaque moment
suspendu
traduire
laisser couler
sur soi
laisser aller
ses racines élastiques
électriques
flotter
s’amarrer
dans terre
à deux mains

on ne comprendra pas
mais on pourra toucher

lier faire défaire
tracer 
sentir
être traversé

Le fou

Ce que le fou dit
Souvent une chose et son contraire – peu de temps après. Il n’est pas toujours facile à suivre. C’est parce qu’il oscille sans cesse de l’endroit à l’envers, du dedans au dehors, il a vue sur la scène et les coulisses. Il révèle ce qui se cache derrière les mots, il revêt les non dits.

Ce que le fou aime
Se tromper. Parce que comme ça, il peut ressembler aux autres.

Ce que le fou n’aime pas
Que les gens le traitent de fou. Parce qu’il sait pourquoi il pense comme ça, ce qu’il ressent et personne ne peut dire si c’est fou ou pas, sauf lui. Il veut comprendre. Il ne cesse de couper les cheveux en quatre pour que tout rentre dans sa tête, même ces voix qui lui parlent de loin et qui se font l’écho de quelque chose d’étranger à l’intérieur de lui.

Ce que le fou veut faire entendre
Ce qui ne peut être dit, l’envers de la vie.
Là où le fou construit son royaume
Dans sa tête
Dans sa chambre
Dans une église
Dans un bureau
Dans un pays
Partout, il se crée un château à travers ce qui lui passe sous la main ou dans la tête
– L’imaginaire n’a pas de limite –

Ce qui procure au fou de la tristesse
L’abandon. Ce qu’il a ressenti un jour quand on ne l’a pas accompagné vers le coeur de la vie, à ne pas être tout sans se résigner à n’être rien. Ce qu’il a éprouvé quand il s’est retrouvé seul, maillon perdu d’une chaîne qu’il observe de loin, sans pouvoir y prendre place.

Ce qui procure au fou de la colère
L’abandon. Parce qu’il sait ce que c’est, il l’a vécu de l’intérieur. Quand la colère surgit c’est qu’il a tout enfoui dessous, ce qu’il s’échine à exprimer et que les autres ne veulent pas entendre. C’est surprenant parce que quand il se met en colère, c’est le moment où les gens trouvent que ce qu’il raconte n’a plus aucun sens et c’est à cet instant qu’ils l’écoutent le plus. La colère, c’est son remède pour ne pas être englouti par sa tristesse. Elles prennent leur source au même lieu, celui où la boucle se boucle.

Le pire moment de la vie du fou
L’abandon.
A sa détresse par les autres.
De ses idéaux à lui.

Ce qu’incarne le fou pour les autres
Le fou est l’homme libre, fascinant et terrifiant à la fois. Il est celui qu’on enferme et qui pourtant toujours échappe.

Ce que le fou pense de la folie
Il en a peur, comme tout le monde. Il ne veut pas être fou. C’est pour cela qu’il se raccroche aux idées qui fleurissent dans sa tête et qu’il les irrigue avec ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qui l’affecte – c’est par le monde qu’il se construit le sien.

Quand le fou devient poète
C’est qu’il a trouvé les mots pour faire cohabiter sa douleur et sa joie.
Embrasser l’aube dans le crépuscule.
Etre fidèle à la nuit même en plein jour.
Savoir qu’en lui pousse le bon grain et l’ivraie, choisir de ne pas l’ignorer.
Jamais le Bien ni le Mal, ce sont des mots dont il sait qu’il vaut mieux se tenir éloigné.