Et donc on est allé te chercher directement depuis le ventre de ta mère
Et donc cela lui sera reproché, signant là l’origine de ta faiblesse

Rêver d’être au carrefour de ton enfance, entre deux villes portuaires, chercher quelque
chose qui t’échappe

Et donc tes boucles blanches d’à peine douze mois défiaient le soleil et le sel des
vagues
Et donc ton père te projetait dans la mer et tu aimais ça autant que tu en avais peur,
mais tu en redemandais encore
Et donc tu pressentais qu’il serait bientôt parti, bientôt mort, prématurément, même
si tu ne connaissais pas encore ce mot

Rêver de monter dans un grenier qui, à mesure que tu y entrais, s’agrandissait et des
machines à tisser apparaissaient, partout

Et donc tu aimais faire rire ta grande soeur et manger vite et chanter fort
Et donc tu regardais le paysage depuis la vitre arrière, sentant l’atmosphère changer,
en regagnant la montagne

Rêver de deux petites taupes dans des bassines remplies d’eau, il fallait les sauver

Et donc tu t’es retrouvée à l’hôpital où tu as hurlé
Assieds-toi, écoutes-moi
Et donc les médecins t’ont puni, longtemps, longtemps, ils t’ont arraché le téléphone
Et donc tu as été privée de visites tant que tu ne grossissais pas

Rêver de t’allonger sur le pont d’un bateau, tu sens le poids du navire, il doit peser au
moins une tonne

Et donc tu as regardé la neige tomber sur le parking du CHU où tu mourrais à petit
feu
Et donc ta soeur t’envoyait des lettres avec du parfum à la figue
Et donc le souvenir de la Corse te faisait pleurer

Rêver d’être là-bas dans le maquis, devenir lièvre, échapper à tous, à tout

Ne pars pas, écoute-moi
Et donc ta mère te souriait les yeux plein de larmes dans cet hiver rugueux
Et donc ton père toquait à la porte et tu ne voulais pas le voir mais il entra et te serra
les pieds, souriant les yeux plein de larmes

Rêver d’effacer ton prénom du tableau, et ce bocal qu’il fallait nettoyer, mais que tu
oubliais, à chaque fois


Reviens, écoute-moi
Et donc tu as vaincu la mort même si elle a emporté la vie de ton père
Et donc tu n’autorises plus personne à lire la paume de ta main ni à dire de tes pieds
qu’ils ont la courbure d’une danseuse

Rêver d’être une petite note de musique, dans une clé de fa, entrer par erreur chez les
gens

Et donc tu t’es fait avoir, parce que tu n’as pas vérifier avant de traverser, un vieil
homme t’a grommée et tu as failli mourir une deuxième fois
Et donc tu as sauté alors que le train était en marche, une dent s’est cassée

Rêver d’avoir un baume que tu appliqueras sur la joue rougie de ta fille, de ton fils

Et donc tu as fini par sentir le danger
Et depuis
Tu chantes intérieurement
et tu es toujours la dernière à finir ton assiette
mais tu avances, caressant ton ventre où un enfant vit déjà

tu entres dans le lac
doucement, c’est gelé
ce matin, malgré les nuages qui te déchirent le crâne 
et ramène ta dépression comme un drap qu’on tire 
pour recouvrir son corps nu au petit matin
tu entres dans le lac

ça t’a pris d’un coup au réveil 
tu te dis que ça te fera du bien, te remettra les idées en place
après toutes ces mauvaises nuits dans ce bus pourri
la route est longue, les concerts s’enchaînent 
tu veux que ça continue autant que ça s’arrête : 
la foule en liesse, les cris aigus
tes sauts périlleux au milieu d’eux
chaque soir le même numéro, le karaoké géant à la fin
quand tu interprètes la chanson la plus populaire 
du pays où tu passes

le public chante et toi tu sors de ton corps, tu ne sais plus qui tu es
quand tu quittes la scène, dans les quelques secondes qui suivent
tu es sûr de recommencer le lendemain
mais au réveil, paupières encore closes, tu aimerais tout abattre
tu te dis que c’est peut-être la même chose :
l’angoisse et la joie
deux fils d’une même trame

et soudain, l’idée de te baigner a tout recouvert : 
le bruit de ton groupe qui prépare le café
leurs cheveux gras
leur bâillement
leur sweat taché
tout ça te dégoute, tu t’en détournes
puis tu entres dans le lac gelé
tu crées des ronds, tu penses aux échos

l’eau se fout de toi, de ton corps qui la réchauffe 
à mesure que tes membres s’y glissent 
et de ta peau de fumeur qui suinte l’alcool
tu regardes la forêt qui t’entoure et qui t’éloigne
tu arroses ton visage grimaçant, tes boucles blondes
ton dos contre lequel bute un rayon de soleil

au loin, une éolienne prise en tenaille 
entre des câbles électriques
tu imagines ce décor dans les yeux de celle qui te manque
tu veux autant en finir que vivre toute ta vie avec elle
tu ne sais pas comment lui dire, mais ça viendra
l’eau froide apaise tes pensées, tu es sur le point d’entrer complètement dans l’eau
et sans t’en rendre compte
tu ressembles à la figurine de dauphin 
qu’elle a peinte l’an dernier et qui
de fait
tremble un peu
sur le mur de son atelier

murmure moi
que notre histoire est possible


une fois revenue à la maison, lieu sûr de ton absence
je me gorge
de pastèque
en pensant à      toi

mes dents strient le fruit rouge et croquent les pépins noirs
le jus dévale mes mains, mes bras et trace un sillon
jusqu’aux coudes
je pense à      toi

murmure moi
que notre histoire est possible
qu’elle n’est pas impossible


cela faisait combien de temps que je ne t’avais pas vu ?
tu apparais toujours au moment où nous allions disparaître
Léonor et moi

ton visage _____ton visage dans l’habitacle de ta voiture,
tes cheveux bruns dans lesquels je rêve de plonger mes doigts,
le toit panoramique ouvert et ton coude sur le rebord de la fenêtre
bouillant

en te reconnaissant
mes pensées trébuchent sur le trottoir

tes yeux _____tes yeux qui sondent l’espace
le béton mou, les maisons bleues
arbres au vent et fleurs assoiffées
à quoi penses-tu ?

murmure moi
que notre histoire est possible
qu’elle n’est pas impossible
même si ce n’est pas dieu possible

je pose ma main sur le dos de Léonor,
et lui souris pour masquer mon embarras
ta voiture nous dépasse mais tu t’arrêtes au feu
et je me trouve dans ton rétroviseur,
tu as posé ton regard sur le miroir

et je ne sais pas quoi faire de
mon reflet
dans tes yeux

murmure _____moi
que notre histoire est possible
qu’elle n’est pas impossible
même si ce n’est pas dieu possible
je hais les dogmes mais porte Marie à mon cou

je sais où tu te gares, dans ce même petit parking
en bas des escaliers je te vois, tu places ton enfant dans tes bras,
fermes ta voiture que tu as mis en vente sur un site hier

murmure      moi

murmure      moi

je pourrais te contacter, accès direct à toi par écrans interposés
je pourrais être intéressée, vouloir venir la voir en vrai
entrer      chez      toi

ta maison que j’imagine grande, le jardin aussi
le prétexte d’une voiture à acheter, dernière chose qui m’intéresse

pour fouler ton portail
sentir le poids de tes graviers
frôler les pierres chaudes de ta maison
respirer l’odeur du lierre
fraîchement       arraché

murmure      moi murmure      moi

nous allons nous croiser dans quelques pas,
je ralentis pour ne pas te rater
mais je détourne le regard, je n’ose pas
dès que je sais que c’est toi, je      m’estompe
je m’ignore à moi même alors

murmure moi murmure moi
que notre histoire

que notre histoire
n’a pas encore commencé