A table ils ont dit l’amour c’est plus comme avant.
Pour la énième fois ils ont raconté Marinette & Domino.
Les lettres qu’ils s’écrivaient pendant la Guerre d’Algérie.
Une par jour ça souvent c’est ma mère qui le précise.
Marinette a gardé les lettres de Domino.
Domino celles de Marinette – même après la séparation.
Marinette est morte la première.
Ma mère a récupéré les lettres à la mort de Domino.
Elle a jamais laissé personne les lire.
Ni moi.
Ni ses deux frères assis à table.
Le troisième frère – absent – a vendu la maison de famille.
Les lettres c’est son trésor à elle.
Plusieurs fois elle a dit on écrira un livre avec.
Elle est comme ça ma mère – pleine de rêves :
planter du safran aux Garguettes
tailler la pierre, faire de la mosaïque
acheter une p’tite bicoque sur l’Atlantique – l’iode ça soigne la thyroïde
Le grand amour ça a jamais été son truc.
Elle dit vous en verrez d’autres les filles faut vous endurcir
Ma sœur répond maman t’as pas de cœur
Moi je baisse les yeux
J’ai déjà couché sans sentiments
Au réveil renfilé les vêtements de la veille
pris le premier métro
tête lourde, joue contre la fenêtre du compartiment de quatre.
Mon père a tort quand il s’énerve
quand il dit t’as le même caractère que ta mère
J’arrive pas être aussi dure qu’elle – même en se calquant sur le modèle
fumant clopes sur clopes
portant un cuir et de lourdes boucles d’oreille
regard froid, phrase sèche
la fragilité aux bords des lèvres nique tout.