Quinze ans
Un vieux lit bateau ivre
Tantôt il a été calèche, caravelle
Il tanguait
Tantôt une île et la nuit suivante un cachot
Mais ce soir
– Quel joli soir pour jouer son enfance –
Le lit ne bouge pas

C’est peut-être parce que ton épaule mon épaule
Ta bouche à mes cheveux et ta main sur ma joue
Que le lit est comme une planète
Plantée-là
Elle s’y pose
Une clope
Un carnet
Un bic et un briquet
Barbara en B.O.
Elle en tremble
C’est parce que dans mes reins
Quand ton souffle me frôle
C’est parce que tes mains

Elle chante et ça lui fait tout un tas de choses innommables
Elle monte le son pour ne pas qu’ils entendent sa voix à elle qui change car elle est une
diva avec dedans qui s’ouvre le coffre d’une amante
C’est par
Ce
Que
Je t’ai
/
ai…
me

Le pouls ralentit
Elle croit qu’elle est heureuse
Elle croit que cette fois ce qu’elle touche est de nouveau la joie comme celle d’avant quand
elle était petite mais une joie électrique – méconnaissable
Pas ces éclats de rire quand on se jette dans une rivière
Ou qu’un grand frère vous fait une grimace légendaire
C’est autre chose
Un vibrato
Total
Qui lui parcourt le corps
Elle s’allume une clope
Est-ce Dieu est-ce diable
Elle sent le ciel qu’on tisse à même sa peau danser

J’ai une maison et deux enfants, une tondeuse et un compost, des rendez-vous
chez le dentiste
J’ai le permis B un travail un compte au Crédit Agricole
Le week-end parfois je bricole
J’ai du carrelage à poser
Un canapé d’angle
Un grand frère
J’ai des copines de lycée qui me souhaitent mon anniversaire
Deux ou trois rêves qui traînent au milieu des factures
Des opinions tranchées
Des livres de recettes
Un chat
Un monospace
Quelques kilos en trop
Des impôts à payer
Un poème à écrire
Dans mon sac il y a un carnet
Carnet d’or à spirales qui déroule des listes
J’ai une maison et deux enfants et tout un tas de trucs urgents à surligner


A l’heure des histoires
Quand ils respirent dans mon cou
Je crois qu’il y a des mues à portée de ma main
Je crois que dès demain
Dans la magie de l’aube
Je brûlerai mon carnet d’or comme mes sœurs leurs soutien-gorge
Mais le loup rôde
La voix grossit
Les enfants tremblent
Je soufflerai si fort que ta maison s’envolera

Je ne sais pas si j’aime les fleurs. Certaines. Le lilas peut-être, les coquelicots quand ils sont une armée, les tournesols l’été.

Il en pousse même en plein hiver sur la tapisserie de mamie, énormes, leurs pétales ont l’air sales, et le soir lorsqu’elle sort la vieille lampe à pétrole les tournesols ont des visages à cause des cicatrices de l’ombre. Je ne sais pas si ça me fait peur.

Il en pousse début juillet tout au bout du rang de maïs qu’une bande d’adolescents castrent d’une main distraite pour se faire quelques sous. Ça paiera le camping, les clopes, les packs de bière. Il est midi. Le soleil cogne. Derrière le champ de tournesols, il y a la rivière, ils y plongeront tout à l’heure
et ça leur fera un bien fou.
Il fut de feu l’été de ton premier salaire. De feu et de sueur.

Il en pousse dans l’odeur enivrante des manuels scolaires et dans le silence des musées. La table est plus jaune qu’eux. J’ai douze ans. Je ne sais pas si j’aime la peinture.

Il en pousse mais moins que de roses et que de myosotis dans les poèmes.
Moins que d’orties.

On m’a offert un tournesol une fois. C’était une fille, je ne me souviens plus laquelle, qui ne voulait pas qu’on l’oublie.

Des guitares et des arbres
Les guitares sont des pianos sauvages qui vous taillent les doigts plus lentement mais plus sûrement que les épines d’un rosier.
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La taille des arbres est une musique de saison un peu sanglante et très civilisée.
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Les guitares ont de l’âme, et des cordes, mais ça dépend des chênes.
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Au bord de la rivière les cordes au cou des arbres sont des lianes qui vous jettent à l’eau, au bord de la maison ce sont de simples balançoires pour aller sur la lune ou des échelles adolescentes qui vous hissent jusqu’au désir, ailleurs ce sont des gibets qui pendulent.
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Les guitares donnent l’heure aux mélancoliques et l’éternité aux amants qui gravent leurs noms sur les écorces.
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La musique ne me laisse jamais de bois, elle me met debout comme un cèdre et danse, danse jusqu’à l’orage qui fait craquer mon coeur tandis que les filles aux joues roses se balancent sans rien céder et ne font pas un pli.