c’est grave
très
comme l’accent
c’est toi qui te distingues
tu crois te distinguer penser courir et être
tu crois penser non mets l’accent tu penses à
alors là tu penses
tu crois courir mais non l’accent tu cours où
alors là tu cours
tu crois y être ah ouais t’y crois tu t’y crois
bon sang mais sois

c’est lourd pesant tu pèses
comme gravée dans la pierre
à main levée donne l’importance à l’accent sois tonique
arme ton verbe à toi la lyre pointe ton arc
au futur simple tu marcheras tu répondras tu cogneras
tu grandiras tu seras vue et entendue tu feras peur
tu feras taire tu te battras tu salueras accèderas
tu seras fière oui
tu seras
présente et agaçante arrogante incessante et conquérante
coute que coute et crâneuse outrecuidante hautaine et vaine
si distante qu’à la fin de ta phase te voilà guerrière et orgueilleuse
lève
les yeux regarde les et vois
lève toi tu crois t’écrire
ta main
t’écris plus que tu crois
lève la
je te fais signe
je te fais signe

L’ardoise au-dessus de ma tête

L’ardoise est une pierre tendre pourtant elle m’a blessée quand je venais d’avoir 5 ans. Mademoiselle Carrera nous avait demandé d’inscrire notre âge à la craie blanche, ensuite de le montrer aux camarades de classe, CP Notre Dame de Toutes Grâces. Mon chiffre 5 n’avait pas la tête en avant comme l’exige la règle d’écriture, le 5 pointé droit dans le sens de la lecture. Mon chiffre filait en marche arrière.

L’ardoise est une pierre tendre pourtant on aurait dit aussitôt le chiffre apparu, inscrit si blanc sur noir sur la surface poudreuse qu’il n’avait qu’une idée en tête : disparaître. S’effacer. Et redevenir 4. La maîtresse connaissant par cœur ma grande difficulté y revenait souvent. Je connaissais la punition. Pour avoir inscrit mon chiffre 5 à l’envers je retournais en maternelle.

L’ardoise est une pierre tendre mais elle n’efface pas tout. Je devais traverser la cour en passant devant toutes les classes dont les fenêtres braquaient leurs regards lourds sur moi. A cinq ans je découvre la honte sur mes épaules. Quand on retourne là d’où l’on vient sans que ce soit un choix, plutôt une régression. Je me rappelle la solitude de ma longue traversée. Depuis je marche très vite et parfois même sans respirer.

L’ardoise est une pierre tendre, il n’empêche qu’on s’endette. J’ai toujours cherché à comprendre. Ce n’est que bien plus tard, une décennie après, en lisant l’épisode biblique où dans la Création il est dit que dieu crée au Cinquième Jour les animaux les poissons les oiseaux ceux qui filent et s’échappent que j’ai compris mon chiffre 5. S’écrivant à l’envers mon animal sauvage ne veut pas être domestiqué.

L’ardoise est une pierre tendre au-dessus de ma tête, elle a fait de moi une têtue. Un animal qui ne se laissera pas faire. Avant le sixième jour l’humain n’était pas une option, l’espoir régnait sur Terre. Sans guerre ni haine ni soumission. Et tout était possible, surtout la liberté de l’envisager pleinement. Au sixième jour, le vers est niché dans la pomme. Comme mon 5 au creux de mon cœur.

Quand j’ai revu Alexandrine, elle m’a paru petite, en rêve tout est si grand.
Quand je rêve je ne marche pas, les pas se font géants font de moi une puissante.
Du haut de ma super puissance tous les mots sont magiques. J’écris Je suis : JE SUIS.
Je vis ma vie en majuscules comme quand on est enfant et que tout est énorme, qu’on déborde
pire qu’un océan, la marée monte : C’EST NOUS, la lune se lève : REGARDE. On vit pour
voir et être vu. Comme si poussait en nous la forêt de demain, et à force de croitre on y croit.
Les mégapoles d’hier sont retournées sous terre, les bottes des femmes ont dépoté les conflits
et leurs dieux, quand je vous dis : ON Y A CRU au carré puissance mille, les dix doigts dans
la prise, je suis ton électricité. Et je t’emmène marcher de mes pas de géante, faire l’amour en
pleine Voie Lactée et voir la Terre de loin, vois comme je la caresse du doigt. Est-ce que ça
t’impressionne, Alexandrine dit OUI. Oui à tout ce que je lui dis, oui au brunch sur Vénus,
Saturne offre le Champagne, on gagne au ping-pong contre Mars. Sur Pluton me voici. Seule.
D’ici en rêve je vois une foule prête à danser, en vrai chacun rentre chez soi.
D’ici en rêve je vois des étoiles par milliers auxquelles en vrai je ne crois plus.
D’ici en rêve je vois les saisons s’amuser des excès qu’en vrai elles redoutent.
D’ici en rêve je vois la page me prévenir qu’en vrai elle préfère rester blanche.
D’ici en rêve je vois ses lèvres me murmurer ce qu’en vrai elle ne pense jamais.
D’ici en rêve je vois son visage s’animer depuis une rive qui vrille en moi.
D’ici en rêve je vois sa ville m’illuminer, en vrai mon ventre est incendié.
D’ici en rêve je vois un livre s’épanouir, qui s’évanouit en pure fiction.
D’ici en rêve je vois mon rêve se voir mourir.
D’ici je vois mon rêve en vrai.
En vrai j’ouvre les yeux.
Je me retourne et non, Alexandrine n’a pas suivi. Je suis allée trop loin, elle est restée là-bas.
Et surtout elle ne m’a pas vue.

Sœur Rita de la Régulière t’a reçue en octobre un jour où il pleuvait. Tu lui as ruisselé ta vie.
Sœur Rita de la Régulière a été mise à pied de son couvent et ouvre une librairie où elle confesse.
Sœur Rita de la Régulière aurait écrit des vers érotiques au lieu de réciter ses psaumes et prières.
Sœur Rita de la Régulière te réchauffe par ses mots elle les choisit pour toi ceux que tu n’as jamais osés.
Sœur Rita de la Régulière t’écoute pendant des heures l’aiguille s’est défilée et tu commences enfin à vivre.
Sœur Rita de la Régulière t’inspire un rêve partage les lectures qui ouvrent l’âme la Goutte d’Or a trouvé son guide.
Sœur Rita de la Régulière fait semblant de parler il lui suffit d’un mot pour que les tiens te viennent aux lèvres.
Sœur Rita de la Régulière écoute la langue qui fourche le silence qui fait battre le cœur si fort que tu rougis.
Sœur Rita de la Régulière te les fait répéter les mots qui sont les tiens quand tu les dis l’univers parle.
Sœur Rita de la Régulière si elle dit le mot Viens le monde est à tes pieds et te raconte sa vérité.
Viens me dire pourquoi tu pleures derrière la vitrine. Viens raconter qui tu es pour m’avoir parlé. Viens écrire le livre tu n’as plus qu’à l’écouter. Viens t’inspirer à toi la terre veut se livrer.
Sœur Rita de la Régulière s’y connait dans les cas les plus désespérés, elle a confessé le quartier.
Sœur Rita de la Régulière un jour n’était plus là, tu t’es mise à pleurer, et tous les passants avec toi.
Sœur Rita de la Régulière n’a pas fait que l’étude de la Sainte Ecriture, elle a un diplôme de l’amour.
Sœur Rita de la Régulière a marqué le quartier, jusqu’au titre de ton livre, Je suis un cas rempli d’espoir.
Sœur Rita de la Régulière, tu allais la trouver le dimanche jour férié, c’est resté ton jour d’écriture.
Et un dimanche matin, j’ai rêvé de la sœur, elle m’a dit qu’elle veillait sur nous. Et un dimanche matin, j’en ai trouvé la clé, on a ouvert la librairie. Et le dimanche suivant, le lieu était bondé, tout le monde voulait partager. Depuis, tous les dimanches, on vient à la Goutte d’Or, sacro-saint lieu de création. Et depuis le dimanche je pense à Sœur Rita, l’univers me serre contre lui. Et tous les dimanches je fais une ovation pour Sœur Rita de la Régulière.