Je me rappelle, Grand-Mère, les jours d’été où tu soupirais le soir de n’avoir vu le temps défiler. On chantait à l’heure bleue, des stridulations dans les vignes, l’herbe jaune qui crissait sous nos pas. Tu agitais une clairette hors du panier en osier. Une danse de mains, de bouches et de verres, qui donnait à vos sourires cet éclat si particulier, que j’aime retrouver en terrasse.

Je t’imagine, Grand-Mère, devant nos coffres au trésor, vanille-chocolat, nos yeux grands ouverts de plaisir. Et les bâtonnets de Solero fondus sur nos mains, qui collaient partout. Sur ton sac à main violet, sur tes jupes plissées, et dans nos cheveux rarement coiffés. Je te revois fredonner Dutronc, sur le perron. Je chantais avec toi. On cherchait l’ombre dans le village, dans ses rues fraîches, nos rires en écho. Et les siestes sans fin sur des canapés mous, qui semblaient nous avaler. Le bruit grésillant du poste de radio dans un coin du salon. J’aime toujours les filles, et les cactus.

Ces étés, je me souviens de nos visites à l’usine. Tu étais de l’autre côté, pour une fois. Des billes de terre partout, serties dans des bacs rouges, verts, jaunes, bleues, à l’infini. On repartait les yeux joyeux, les t-shirts renversés sur nos ventres, remplis de sphères multicolores. On se retournait à chaque pas, de peur d’en perdre une sur le chemin. Les dames rigolaient à la caisse, c’est au poids, c’est au poids. Et elles nous en glissaient encore quelques-unes, entre les doigts. J’en aurais caché dans ma bouche si tu ne m’en avais pas empêché.

Et puis, je me souviens des marches au bord de la rivière. Tu disais qu’elle était mauvaise, tu parlais de l’eau qui aspire au fond. Il fallait s’agripper fort aux rochers et surtout, ne pas plonger. Je me souviens de Fifine, qui avait failli s’y noyer, emportée par le courant. Papy, le mollet solide, l’avait rattrapé dans les flots. Je revois ses boucles dorées de caniche, mouillées et tremblantes. On pleurait sur la rive, de peur, puis de joie en la serrant dans nos bras.

La rivière me faisait peur, mais on ne t’écoutait pas toujours. On s’échappait à l’heure où tu t’endormais, pour suivre les cousins aux genoux écorchés. C’était à celui qui s’élèverait le plus haut, sans déraper, toisant l’eau bouillonnante et le vide sous les pieds. On s’élançait alors, avant de sentir les lames glacées, si fraîches, rougir nos épidermes.

Je te revois aussi, te retenir de rire en nous voyant revenir du fond du jardin. On s’était roulés à moitié nus dans une flaque, après une averse. Des petits cochons, entièrement couverts de boue. Tu faisais semblant de t’énerver en nous alignant contre le mur, le tuyau d’arrosage menaçant dans tes mains. Je remarquais pourtant bien, entre tes lèvres, d’irrépressibles sourires, quand le jet d’eau glacé finissait par nous atteindre.

Ah Grand-Mère, comme j’aimerais encore t’écouter me raconter tes histoires, les soirs aux heures dorées. En mangeant des ravioles et des petits rougets. Par moment, je ne vois que toi, puis ton visage s’efface, comme le goût acidulé de ces après-midis sans fin. Et cette joie, que je peine maintenant à retrouver.  

Quand je n’orpaille

que des tessons

j’enfouis mon visage

dans le poil dru

des collines

___________ tu parages

Si j’orage

dents dedans pulsatiles

je vais nager

dans un lac sombre 

et immobile

___________ tu barrages

Quand je me tiens 

à la commissure du monde

tu me tends la voix

pour être aussi

de la clameur au loin

___________ tu dos larges

Si je ne respire plus

ni dans le temps

ni dans l’espace

tu me portes jusqu’à

cet endroit

qui précède le souffle

___________ m’aimes

Empire vampire

Et je veux te vouloir et ne pas avoir de sein, te dire que j’aime tes cheveux, les respirer, les toucher et ne jamais te fuir, oublier le passé, les distances, s’en foutre de tout mélanger, se détruire et se perdre, s’en foutre de la santé mentale, s’en foutre, et ne plus boire, ne plus connaitre de migraine, d’insomnie, d’obsession, et que tu n’y sois pas mêlé, exposé, informé, qu’en soit tu ne constitues pas un problème, et ne pas m’angoisser, et ne pas t’angoisser, et ne pas surveiller mon téléphone et te détester à chaque silence, et ne pas devenir cette pénible qui m’insupporte et ne pas perdre pied dans ta présence alors que je me suis jurée que plus jamais, et ne pas perdre pied dans ton regard alors que je me suis jurée que plus jamais sa mère ses morts, et perdre pied dans tes mains, bouche, baisers, peau, alors que je me suis jurée que plus jamais, jamais et t’observer et te parler et ne pas faire gaffe, pas faire gaffe au vampire qui aspire mon âme, mes yeux, mon regard, mon temps, ma bouche, mon corps, mon.

Ce livre, je l’ai bâti comme les anciens inuits érigeaient des inuksuit – ces cairns de pierres aux formes variées dont la signification est « qui agit comme un humain » ou « qui vient en aide aux humains ».


Les inuksuit étaient dressés par les nomades dans la toundra pour laisser des informations utiles sur des directions à suivre, de bonnes zones de chasse, des lieux sacrés. Ils étaient des messagers silencieux destinés aux nomades qui savaient les décrypter, habitants minéraux de ce territoire stérile.


Les inuksuit, assemblages simples de pierres ramassées sur les lieux, à l’équilibre d’apparence précaire, ont traversé des millénaires. Rien ne les a fait s’écrouler sur le sol. Leur forme et leur message demeurent intacts. Leur construction est un art très étudié, transmis par oralité. Un art de choisir les bonnes pierres, de les assembler dans un ordre optimal, d’avoir réfléchi en amont à la forme et au sens que l’on veut donner au message. La maitrise d’un alphabet mystérieux.


J’ai tenté, sans m’en rendre compte, de transposer leur méthode à l’écriture. Il s ‘agit d’abord d’avoir un message à faire passer et de connaitre la silhouette générale qu’il prend, son alphabet. Ensuite, il faut passer beaucoup, beaucoup de temps à ne rien faire d’autre qu’observer. Observer toutes ces pierres autour de soi, parce que le nomade n’a pas le temps de réaliser plusieurs essais, la première tentative doit être la bonne. Laisser défiler dans son esprit les fragments d’idées éparpillées, d’éléments, de mots, la géologie de phrases, les fissures d’histoires, de lieux, tout ce qu’on possède à notre humble portée pour construire cet objet, qu’il y ait de nombreuses bonnes pierres ou juste quelques éparses cailloux. Soudain, il ya ce moment où le nomade voit dans son esprit le puzzle s’assembler. Il discerne quelle pierre choisir comme base, laquelle poser en second, par laquelle terminer, pour que la structure finale soit solide et le message clair. Lorsqu’il est sûr de lui, il n’hésite plus. Il se saisit des pierres et rapidement, réalise son œuvre. S’il réussit, l’inukshuk tiendra debout, viendra à l’être perdu qui cherche réconfort, orientation, abris, information. Il traversera les âges bien plus longtemps que son bâtisseur, ne craignant aucune tempête.


Je n’ai pas la prétention que mon livre soit un inukshuk très solide. Il est un peu bancal. Je manque d’initiation. Il m’a fallu longtemps d’observation pour choisir les pierres, proposer un ordre, me satisfaire de sa silhouette, décider de continuer ma route lorsque la sculpture m’a semblé afficher son équilibre final. Je ne suis pas même certaine du message qu’il contient. J’espère simplement qu’il sera celui dont le lecteur aura besoin au fil de sa nomade quête.

OUI à la VIE

J’ai grandi dans une fratrie de 8 enfants

Je suis la 7e Peut être une chance 

Je ne voulais rien d’autre que de grandir 

Je ne savais pas que j’existais, j’existais simplement

Dans un environnement bien bruyant un peu violent très vivant

Je ne voulais pas qu’on me pince, qu’on me griffe, qu’on me tape

J’aimais quand ma mère démêlait mes cheveux frisés…car à ce moment elle n’était là que pour moi… même si ça tirait fort et que cela faisait mal.

J’aimais suivre ma sœur comme son ombre… aucune initiative de ma part. J’étais la suiveuse. Parfois elle n’en pouvait plus de moi et me rejetait.

Je n’aimais pas la solitude … une peur bleue d’être seule… peur d’un invisible que je ressentais sans pouvoir le nommer.

Une année, il y a eu ma grand-mère maternelle. Elle est venue porter main forte à sa fille, ma mère. 

Elle est apparue comme un miracle.

Celle qui avait du temps pour nous, les cadettes. Celle qui écoutait et répondait dans une autre langue, celle des parents… l’arabe. Celle qui racontait, qui faisait sa gym dans notre chambre, celle qui m’a appris la caresse, la tendresse, l’attention, la douceur, l’amour.

Elle qui m’a éveillée à la vie… 

Mémé miracle de la vie. Partie comme elle était venue. Disparue à jamais mais toujours là dans mon cœur. 

Comme ma mère, mère courage qui a tenu bon jusqu’à ce que son cœur lâche.

L’enfance est toujours là, avec un regard sincère tourné vers le mystère. 

Un effondrement parfois et un rebond à jouer puisque je suis là.

Et sentir la gratitude monter dans mon ventre, à travers mon diaphragme, dans la trachée, l’arrière gorge, inonder les cervicales, les joues rougies, la voix frêle et tremblante. Merci pour ce cœur rompu, ce trou béant, cette mort latente. De n’avoir pu enfanter, en subir la honte encore, cultiver le non-dit, vouloir se repentir, changer l’axe, forcer l’existence. Merci pour le pont aérien qui arrache, ampute, pour l’irrémédiable oubli, la perte oui. La perte qui fait vivre !

Et

Ce chausson tient dans une main. Il se recroqueville sur sa propre chair, se repli dans les brisures du temps. Des lambeaux manquants cachés par de fraîches jointures. Les rebords d’un souvenir qu’on chasse ou qu’on chérit, qu’on déplie à notre guise, qu’on invente, dont on se réjouit un jour, qu’on pleure aussi, et rythmé se déploie et chante et assourdissant nous mène au bâton l’un après l’autre engrainés sur le pavé des nues, les pleines et les vides, les brillantes et les oubliées.

Va, le souvenir gonfler les contes.

Je n’ai plus la force d’écrire ce que je vais te dire.
Elle s’est engluée. Au fil des jours, à l’écume de vos bouches, nids de couleuvres dans la gorge, aux rétines aveugles de lumière bleue.

3-3-3. Je regarde. Mes mains. Le verre d’eau. La tablette de Pantoprazol.
Dehors un enfant crie une sirène d’ambulance un oiseau qui chante.


En Iran, une autre femme que moi, fixe du regard ses poings fermés.
Pour la dernière fois.

Je vais te dire comment on en est arrivé là.
Le silence, le venin, l’ignominie.


L’histoire qui se répète se souviendra de ceux qui tournent les pages.

Mon salon est beaucoup trop sombre,
Mon salon n’est pas assez sombre puisque dedans j’aperçois ton ombre,
Je devine tes contours et puis j’entends ton râle,
Ta voix qui ne dit rien de ce dont j’ai besoin,
Mon salon est beaucoup trop sombre,
Les fenêtres trop fermées, les volets trop clos,
Je bute dans les cadavres de bouteilles trop bues,
La pénombre de mon salon ne permet pas d’oublier la crasse,
Tes effluves déguelasses, le dégout qui m’enlace quand je rentre de l’école,
Mon salon beaucoup trop sombre, c’est une salle de cinéma,
Les frères lumières ont allumés le projecteur sur toi,
Ton souffle vodka,
Ton regard noir,
L’odeur de la mort, la mort de la mère,
Un mauvais drama,
Pas de cornet à l’entracte, jamais de cornet à l’entracte, jamais d’entracte,
Je vois beaucoup trop clair dans mon salon.
Je ne suis pas la digne fille de ma mère,
Je ne suis pas elle,
Et je ne suis pas moi,
Je ne suis pas l’enfant modèle,
Je ne suis pas l’enfant roi,
Je suis l’enfant modelé, modelée dans le silence et la peur,
Je suis l’enfant aphone qui hurle son impuissance dans un gouffre sans lueur,
Je suis enfant.

Là… j’écris

J’ai longtemps cru que pour écrire, il fallait faire preuve de beaux mots, de belles phrases et de figures de style bien classes.
Mais aujourd’hui, je regarde mes mains virevolter sur le clavier et déposer des mots bruts, des mots bombes, des mots colères, des mots timides, des mots doux, des mots espoirs…
Je regarde le fiel et parfois le miel sortir de mon âme et je profite de cette catharsis pour transformer les trop pleins d’émotions, me retrouver, me réancrer.
Je regarde ces mains abîmées par le travail. Ce travail où je répare, où je redonne une intégrité corporelle en fabriquant des bouts manquants, en remplaçant ces morceaux disparus. Et là, j’y perds régulièrement une partie de ma substance, de mon intégrité, à moi. Aliénation de l’éponge émotionnelle qui peine à ne pas absorber la misère psychologique et physique des
autres.
Alors j’écris, j’écris pour donner du sens, pour retrouver du sens.
J’écris comme une grande respiration après une apnée qui a duré trop longtemps.
Et je dépose sans fioritures ces mots. Ces mots qui sont miens. Ces mots qui libèrent et allègent. Bruts et authentiques.

Que la pierre respire, elle est notre testament
Que la terre se tourbe, elle danse avec nos morts
Que le geste se créé, il devient l’aube
Quand les chevaux se déchaînent, la pluie lave les vivants

Les songes noirs défont les nuits
glissent sur les fronts en sueur
par la clarté revenue
dans l’immobilité du silence.
Elle s’assoit sur le sol et dans un souffle
se fond dans une contemplation divine.