Moche

C’est un fait sur lequel tout le monde s’accorde, je suis moche. « Et pas qu’un peu » : ajouterait ma mère. Rien de bien grave me direz-vous et non contagieux. Je suis moche, un point c’est tout.

Déjà bébé, j’étais moche. On me l’a dit et répété par gentillesse sûrement, pour que je sache que ce n’est pas le temps qui m’a rendu moche. Personne n’ose dire d’un bébé qu’il est moche, pas haut et fort. On s’extasie : « Oh ! Le beau bébé, les yeux de sa mère, la bouche de son père. » Sur mon berceau ceux qui se sont penchés n’ont rien dit. Couac. Silence. Mince. Ah oui, quand même !
Inutile de vous dire ce qui est moche chez moi car tout, du sol au plafond, tout est moche.

J’ai grandi moche et ce n’est pas le miroir qui me l’a dit, ce sont les autres. Les copains d’école, les beaux, les belles, les moins moches, les normaux. À l’école, je faisais bande à part, hors du groupe, hors du commun, ni dent de requin, ni pleurnicharde, ni pimbêche, ni lèche-cul. Seulement moi avec moi, la moche.
J’avais un nom, un groupe à moi toute seule. Les enfants ne mâchent pas leurs mots, ni ne tournent autour du pot, j’étais la moche, un point c’est trop !

Pour les polis adultes que je côtoyais, je devenais pas laide. Avec mes grandes oreilles qui captaient tout, j’entendais chuchoter dans mon dos :« Elle est pas si laide la petite, hein ? » Pour ne rien arranger, je devenais rouge de colère et avec ma bouche en biais, je répondais que je n’étais pas sourde et partais en pleurant.

Ça n’a pas duré très longtemps, ils auraient été trop contents.

J’ai bien essayé au lycée et ensuite à la fac de changer de clan, de me déguiser, de me farder mais rien n’y faisait. Moche en robe, moche en pantalon, moche en couleur, moche en noir et blanc, moche en été, moche en hiver. Toute une collection, moche au camping, moche au café, moche à la mer, moche à la montagne, moche en vacances, moche à la maison.

J’en ai brisé des miroirs, de colère et de désespoir.

Puis un jour, vous n’allez pas le croire, mon cœur enfin s’emplit d’espoir. Tu es là, toi, dans le noir. Tu avances à petits pas, cherchant ton chemin du bout de tes doigts, tu croises le mien. Tes yeux sont éteints, tu me regardes avec ton cœur. Tu n’as pas ri, tu n’as pas repoussé ma main, tu n’as pas repoussé ma bouche, tu n’as pas repoussé mon corps. On s’est aimé. On s’aime. On s’aimera. Comme dans la chanson. Tu m’as tendu la main, je ne l’ai plus lâchée. Je suis devenue ton regard, ton guide, ton horizon. Tu es mon roi, ma joie, mon bonheur, mon Dieu.

Dans notre maison, pas de miroir.