Si tu jettes les photos avant qu’elles jaunissent, si tu quittes la maison avant d’y mettre les pieds, si tu effaces tes mots avant d’offrir le texte, si tu déformes le miroir avant qu’il t’ait regardé, si tu sors sous la pluie avant qu’elle soit tombée, si tu retournes le coup avant qu’il soit porté, si tu t’élances avant d’avoir à fuir, si tu perds avant d’avoir à gagner, si tu mens avant que vérité soit faite, si tu tombes avant de sauter, si tu esquives avant d’attaquer, si tu aimes avant de connaître, si tu oublies avant de ressasser, si tu refermes avant d’ouvrir, si tu en ris avant de pleurer, alors tu pourras décider sans crainte et en secret de ne jamais mourir.
Catégorie / Karim Alami
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Le monde est couché.
J’éteins les lumières du salon après avoir lapé les dernières gouttes de ma journée. La maison plonge dans la nuit et m’entraîne dans sa chute. Il me faut chasser mes craintes, me résoudre à la nécessité du sommeil. Je passe devant la cheminée qui s’éteindra seule et lentement. Le feu encore vivant me retient dans ses filets oranges. Beauté maternelle. Je ne bouge plus et m’émerveille. Je me demande pourtant ce qu’il y a de si beau dans ces flammes qui déclinent. Je suis le personnage d’une scène trop attendue, hypnotisé par l’âtre, qui approche ses mains et frissonne. Des siècles d’images nous ont appris à aimer ce tableau-là. Il est banalement beau et je m’en veux. La beauté se mérite.
Dépasser les couleurs, la danse, le crépitement. Fermer les yeux pour débusquer la beauté. L’émotion est réelle, trouver sa source, ce que le feu qui nous regarde révèle de nous. Car c’est lui qui regarde. Il est un intérieur qui voit. Le quartier terré dans son silence, le jardin, la maison, moi qui éteins les lumières, nous nous tenons au dehors. Nos mains aveugles palpent dans le vide un ciel sans fond. Nous sommes habillés de nuit. Le feu nous garde dans son jour, il nous loge dans sa lumière. Elle est son œil. Il nous observe et nous veille. C’est un guetteur splendide.
Un guetteur d’une splendide beauté.
Lueur
Chacun de mes pas écrase le sol. Mon corps pèse lourd ce matin. Son poids doit certainement venir de mes épaules car ma tête est vide. Ce que je regarde ne fait naître aucune pensée. Je traverse des rues en noir et gris, des arbres aux branches tombantes et des visages froissés. Pas besoin de tourner la tête, je perçois tout et il n’y a rien à voir.
Une lueur. Je ne sais d’où elle vient. Mes yeux ont dû la repérer malgré moi. Mes pupilles s’éveillent, mes sens remontent doucement à la surface. Je cherche. Là, parmi les passants blafards, un homme marche en souriant et tient entre ses dents une flamme. Je me demande où il l’a trouvée. Il a l’air de venir de loin. Au moment où je le dépasse je ressens une chaleur, étrangement familière.
Je ne sais plus où je voulais aller, toute destination me semble futile, je fais demi-tour pour rentrer chez moi. J’avance avec la sensation d’avoir retrouvé et aussitôt perdu une vieille amie.
J’entends un oiseau sur une branche et me demande s’il était déjà là lorsque je suis passé quelques minutes plus tôt. Je lève la tête et ne le vois pas. Mais sur une feuille, sans la brûler, chante une flamme. Est-ce la même ? Non, son or est très légèrement différent. Pourquoi ne l’ai-je pas vue tout à l’heure ? Je regarde autour de moi. Personne ne semble la remarquer. Je continue mon chemin, scrute tout ce qui s’offre à mes yeux. Rien. Perturbé, je bouscule un enfant. Je crains qu’il pleure mais non, il lève son visage vers moi et dans ses yeux crépite une danse orangée. Je voudrais lui parler mais ne sais quoi lui dire. Sa mère l’appelle, il la suit et disparaît. Je reprends mon chemin et arrive au passage piéton, en face de mon immeuble. Une vieille dame a peur de s’engager. Elle semble attendre depuis toujours. Je lui propose mon aide et lui donne mon bras gauche. Elle le tient de sa main droite, frêle et ferme à la fois. Elle craint de perdre l’équilibre et sa main gauche vient s’appuyer sur ma main droite. Nous traversons ainsi le croisement, très lentement, à rebours du temps et en silence. Au moment où nous nous séparons, elle retire sa main de la mienne et avec ses jolis doigts bleutés, ferme mon poing. Elle se penche vers mon oreille, y glisse une phrase que je n’entends pas. Je la regarde s’éloigner, appuyée sur sa canne. Je parcours la distance qu’il reste pour arriver chez moi le poing fermé, monte l’escalier et me retrouve devant ma porte. Les mots déposés dans ma conscience quelques minutes plus tôt se font finalement entendre.
Tu l’as perdue et moi je n’en aurai bientôt plus besoin.
J’ouvre mon poing pour saisir mes clés et vois, au creux de ma paume-écrin, une flamme.
Avant de partir
Cette chambre m’écœure
Je suis saturé de son odeur
Oppressé par son air absurde
La tête me tourne
Je voudrais respirer
Mais ma bouche
Mais mes narines
Mais mon visage
Asphyxiés
Plaqués par un voile lourd, épais, humide
Etole de mort
Chambre de soins
Certes
Soins palliatifs
Je te regarde
Et je t’en veux
Tu ne me regardes pas
Tu souffres trop
Et je t’en veux
Tu devrais arrêter d’avoir mal comme ça
Et me dire que tu m’aimes
Héritage
Tu me tiens dans tes bras.
Mes yeux fermés, mon corps sur ton bras et ma tête sur ton épaule. Visiblement je ne dors pas, je tends mes bras et mes mains écartent leurs doigts, petits tentacules dont on devine les mouvements aveugles. Avant les regards, les sourires et les mots, palper le vide pour essayer, déjà, de comprendre.
J’ai beau scruter ce nourrisson, me dire que c’est moi, je ne parviens pas à le rejoindre. Je ne peux qu’imaginer, supposer, me tromper. Ce n’est pas de lui dont mes yeux ont soif mais de toi, à qui je ressemble aujourd’hui. Ton visage est de profil car tu es face à l’objectif mais me regardes. Si tu accordes l’accès à l’intime, tu parviens à garder toute la vérité du moment. Tu prêtes mais ne donnes pas.
Etrangement c’est en toi que je me reconnais et non en cette vie balbutiante que tu regardes intensément. Je deviens ton regard. Il nie l’espace qui nous entoure et tente de nous saisir, il étouffe les sons qui nous célèbrent. Il est toute liberté, toute puissance et douceur ardente. Il est également cette promesse que j’entends encore, quarante-six ans après. J’y puise toujours ma force.
Je suis aussi cette bouche légèrement entrouverte, comme une porte sur ta pudeur. Elle laisse passer des mots qui n’ont pas besoin de palais, de dents ni de langue pour être prononcés. C’est peut-être pour cela que le bébé ferme les yeux. Il reçoit tes messages secrets, à lui seul destinés, un langage intérieur, fait de silence et d’amour, qui s’écoute dans le noir. Des mots invisibles que l’on peut attraper avec des doigts tentacules. Et garder toute sa vie.
Exil
J’y suis. Sur le départ.
J’ai honte. L’au revoir est impossible. Ils ne me croiraient pas. Pas de revoir. Je ne reviendrai pas. Eux, trop vieux, fragiles, brisés pour me rejoindre.
J’aimerais serrer maman dans mes bras. Oumi. Sentir son henné. J’ai toujours détesté cette odeur, avec ses relents acres. Aujourd’hui pourtant elle me donnerait du courage. Les plis de son front aussi, et ses joues froissées. Mes larmes pourraient s’y cacher, creuser encore le langage de sa peau. Il raconte le combat. Pas le grand, le tonitruant… Celui de chaque jour. Pour que j’aille à l’école, mange à ma faim, ne vole pas, fasse la prière sans me laisser pousser la barbe. Pour que je parte. Puisque ce pays ne me donne pas ma chance, pour que j’aille la chercher. Enfin je crois. Je crois qu’elle voudrait. Pourquoi cette honte qui fait trembler mes gestes ?
Voilà, je pars. Tout le monde dort ou fait semblant. Je crois entendre une plainte étouffée trahir un réveil redouté. Car les mères savent. Leurs enfants partent, toujours. Ne rentre pas trop tard. Et ne pars pas trop tôt.
Ma main lâche la poignée de la porte. La peau se décolle millimètre par millimètre. La poignée me laisse partir. Mes pieds avancent, mes sens reculent. Ils résistent, s’accrochent. Les odeurs de menthe, celle de la kesra qui patiente dans le four, les couleurs fauves de ma terre irradiée, la saveur éternelle du safran rouge et or. Des années et des années sans la moindre attention. Et voilà que je voudrais m’y attarder.
Mais je pars. Je pars quand même.
Mes yeux déjà ne cherchent plus ma mère. Ils regardent au loin. Par-delà les cailloux qui cognent mes pas. Par-delà le soleil qui embrase mes peurs. Par-delà la poussière qui sèche mes larmes. Par-delà la mer qui m’attend, avide.
Mon cœur déjà ne chante plus ses chaines. Il ne bat plus pour celle dont la peau hier encore, dont les reins hier encore, dont les souffles hier encore. Jadis si craintif de la perdre, mon cœur sanglote mais ne tremble plus.
Ma bouche déjà n’abrite plus ma langue. Les mots de toujours butent contre mes dents. Mes lèvres se pressent contre une autre musique. Un langage venu d’ailleurs, que je ne connais pas, roule sur mon palais.
Mes bras déjà n’étreignent plus mon père. Ils ne s’abreuvent plus à sa pudeur. Ils portent ce sac lourd de mille rêves, qu’aucun vent ne pourra m’arracher. Ils portent ce sac et le trouvent léger.
Mes pieds déjà ne cherchent plus ma terre. Je ne suis plus d’ici. Je ne suis plus des leurs. Je suis parti.
Ce sera moi
Je suis là. J’ai une forme. Une consistance. Je suis matière. Tu peux me toucher. Me voir. Si tu t’entêtes à ne pas le faire, tu prends le risque de culbuter sur mes jambes assises par terre et de te faire mal. T’énerver. Regretter de ne pas m’avoir vu. De ne pas avoir voulu.
J’existe. Entends cela. J’ai un nom. Je suis verbe. Je résonne. Ma bouche fatiguée te parle. Tu le sais bien, sinon tu ne passerais pas vite comme ça, avec cet air de – j’ai quelque chose d’important qui soudain accapare mes oreilles et mes yeux donc je ne te vois pas mais sinon je pourrais – qui chaque jour, à chaque passant m’asphyxie un peu plus.
Mon corps est vivant. J’ai une odeur. Tu la connais. Tu as beau colmater tes narines avec toutes tes peurs, elle entre en toi. Pénètre ton cerveau, envahit ton système nerveux, te fait trembler. Elle sent mauvais. Elle pue.
Tu dis c’est la saleté. L’alcool. La pisse. Ma bouche. Mes pieds. Mes vêtements. Mon chien.
Tu mens.
Elle exhale des relents d’échecs. Ceux que tu redoutes, enterres, vomis, combats, ignores. Que tu ne veux pas. Qui ne peuvent pas. Pas chez toi.
Tôt ou tard, tu me reconnaîtras. Peu importe le visage que tu me donneras, ce sera moi.
Ce rêve abandonné qui git dans le caniveau. Ce sera moi.
Cet être aimé, tué d’un dernier regard. Ce sera moi.
Ces promesses qui se meurent dans tes bras. Ce sera moi.
Cet enfant en toi qui ne te reconnait pas. Ce sera moi.
Cette douleur qui parfois te fusille. Ce sera moi.
Ce vide qui soudain t’avale. Ce sera moi. Encore moi.
Alors je ne te demande pas de m’exister. Je n’ai pas besoin de toi pour cela. Je suis. Et un jour ou l’autre je suis toi. Tu te reconnaîtras. Et tu choisiras. De me voir. Ou de butter sur mes jambes allongées sous terre. Et tomber.
L’invisible
Ma peau
Tu l’effleures de tes doigts
Et tu penses me toucher
Mes sons
Tu les verses dans tes oreilles
Et tu penses m’entendre
Mon image
Tu la couches sur tes yeux
Et tu penses me voir
Tu ne peux pas
Me toucher
Ni m’entendre
Ni me voir
Je suis celle
Qui se cache dans l’ombre
Qui ne s’habille pas comme toi
Qui ne parle pas ta langue
Qui ne cherche pas ton regard
Ni tes larmes
Surtout pas tes larmes
Alors s’il te plaît
N’essaie pas de me deviner
Dans les vents qui me frôlent
Les odeurs qui m’entourent
Les voiles qui me troublent
N’affute pas ton regard
Ne tranche pas la nuit
Laisse la femme que j’étais
M’accompagner sans bruit
Sans reflet, sans empreinte
Ne tente pas de la surprendre
Dans les jeux de lumière
Surtout, ne la fais pas fuir
J’ai besoin
Qu’elle reste près de moi
Qu’elle murmure les fantômes
Qu’elle chante le Muezzin
Qu’elle me rappelle qui je suis
Moi de la terre amputée
Moi de la fierté arabe
Moi de la grande histoire
J’ai besoin d’elle
Mon invisible
Qui me laisse sa place
Pour que j’existe ici
Sans mourir là-bas
Une vie sur le départ
Il quitte
Le silence
Le dedans
Le ventre
Il quitte
La table, les heures, les chaises
Qui se lassent, se meurent
S’affaissent
Il quitte
Son lit
étroit
Son pyjama
mouillé
Ses jouets
déchus
Les monstres dans le placard
Il quitte
Les lèvres sur ses lèvres
Collées
Son corps et le sien
Eblouis
Il quitte
L’envie de rester
La peur de se perdre
La honte de trahir
Sa maman sur le palier
Il quitte
Sa foi sainte de guerrier
Ce qu’il s’était craché, juré, promis
Sa soif de partir
Il quitte
Sa lumière
Son éclat
Ses dents ivoires
Sa peau velours
Il quitte
Un fauteuil
Pour ce lit
Un corps
Assis
Pour ce corps
Couché
Il quitte
La vie, la grande vie
Qui passe
Qui rate
Et quitte
Il quitte
Comme toujours il quitte
Une dernière fois il quitte
Comme un homme quitte
Un costume très beau
Trop grand
Il quitte la belle
La grande vie
Il se souvient
De tout
Les vertiges
Au bord
Du monde
La peur
A l’approche
Du vide
Les mains
A saisir
A la surface
Il se souvient
Mille vies
Une place
Pour chacune
Dans cet album
A refermer
Et transmettre
Aucun héros
Sur les photos
Juste une comète
Qui traverse
Rapide
Cherche sa trace
Dans le ciel
Immense
Et ne brille
Que si on sait
La regarder
Il se souvient
Jamais assez
Il fouille
Déterre
Les promesses
Les corps
Les souffles
Les murmures
Les silences
Les fantômes
Redonner
Les couleurs
Trouver
Les pourquoi
S’apaiser
Pardonner
Se rappeler
De tout
Pour conter
Une histoire
Qui dit
J’ai été
Ici, là
Et là-bas
Parmi eux
Simplement
J’ai été
Je m’en vais