La crique est calme. Étendues nues sur des roches lisses deux soeurs prennent le soleil. Bal fume une clope, replié.e dans le creux froid d’une falaise. « Elles vont se faire trahir avant la fin du mois » pense t-iel. Les soeurs s’enivrent et des types leur font des promesses sur la place du village ; elles sourient et elles ont des clous dans les poches. Bal imagine leurs langues fraiches s’insinuant dans des coins sombres. Les touristes, iel le sait, laissent partout des traces de sel. Les locations saisonnières ont une odeur particulière : plastique chaud, lattes gonflées, crème solaire.
Le sable regorge de quartiers de citrons verts, la bouteille de tequila entaille la plante des pieds — les déclarations d’amours résistent, on le découvre sans cesse. Un été les roches étaient rugueuses et, alors que Bal attendait qu’un poisson horrible lae dévaste, deux soeurs ont enlacé la crique. Les algues étaient douces ce jour-là mais personne ne s’en souvient. La nuit suivante, on avait pu lae voir étudier son reflet ; il était possible d’y déceler une méduse un peu lasse, en attente de trahison.
Catégorie / Louise Groult
Descendre à la cave
Je ne me suis pas étendue à ses côtés pour la beauté du geste. Je ne me sentais pas très humaine, je n’éprouvais à la perspective de nos retrouvailles aucune fébrilité délicieuse.
Le paysage était sublime paraît-il, je n’en voyais que les recoins crasses. Je ne m’abandonnais pas comme une amante, j’adoptais l’attitude d’une infime créature dépourvue de colonne. Je n’avais pas l’idée de grands espaces ouverts alors je descendais à la cave, dans ma tête. L’imagination était morte, j’étais vivante comme un champignon en plastique. Je ne pensais pas à fabriquer de petits bonhommes avec la boue tout autour, je ne pensais pas en terme de matière. Je n’envisageais la béance que sous l’aspect d’une mise à disposition. Si je ne m’habitais pas cela signifiait que j’étais vacante et les propriétaires courraient les rues. Je n’avais pas de peau propice aux effleurements, je n’avais plus de larmes. Je portais des sourires qui étaient ceux d’une autre, j’avais une absence à la place du visage. Je ne connaissais pas la pureté fraiche d’un lac. Je n’étais pas dans la pièce, je n’étais pas sûre qu’il s’agisse de ma main, mes doigts n’embrassaient pas ma paume pour faire un poing. Je croyais que sa main m’indifférait, sa main pesait pourtant, j’avais un prénom pourtant, pourtant je ne disais rien. J’ignorais l’existence de toutes sortes d’éclats. Je regardais l’étang, l’étang était glauque, je ne connaissais qu’une seule histoire. Je n’avais pas de contours, j’étais une base sans agréments, c’est pourquoi je me laissais prendre. Je ne concevais pas d’espaces alternatifs. Je m’abreuvais de mauvaise sueur. Puisque je n’avais pas d’odeur, je m’enduisais de la sienne dont la familiarité, à force, racornissait de possibles métamorphoses. Je ne me souviens pas d’instant de joie, je me souviens d’une odeur tenace de tabac, de fioles de whisky glissées dans de nombreuses poches, de frites froides achetées au drive-in, je ne détachais pas ma ceinture. Je n’ai pas souvenir de nuits pleines, ni d’étoiles, ni de lune, j’ai souvenir d’un ciel éteint, de nuages malades, de lumière plate. Il avait pour moi beaucoup de gestes, aucun n’étaient tendres. Je me pinçais, j’enfonçais les ongles. Aucun sang ne coulait, éventuellement le bord tranchant d’un gravier. Nous n’inventions rien.
Désormais je descends à la cave et la terre est meuble, des sentiers se dessinent, des choses fleurissent, des choses que je respire avec mes yeux, des choses palpables au gré d’une main qui est la mienne. Je m’étends parfois au hasard, je peux me pulvériser pour la beauté du geste, sachant qu’il est possible de se reconstituer. Je me rassemble, de sorte qu’il arrive que je me ressemble. J’identifie la main qui recroqueville, et je la coupe, dans ma tête, je la coupe et la dépose dans une cavité fertile. Il en naît des doigts à la pulpe soyeuse, des appendices qui déplacent la lumière. Je crève l’aplat gris, je perçois diverses nuances, j’apprendrai à les connaître. Je me penche au dessus de l’étang, contemplative enfin, la vase miroite, se transforme, la matière est expansible. Je vois des formes, elles existent malgré moi, parce que je suis là. Il est possible de décliner. Il n’est pas proscrit de se décliner. J’essaie de penser horizon plutôt que sursis. Je tente des gestes. Je ploie, soudain je croîs.
Plus tard je me ferai minuscule au sein d’une nuit très grande, attentive aux bruissements d’une sereine mélancolie. Seule et réunie, peut-être.
ÉPINGLER
Tu ramasserais une branche molle, avec ta canine en prélèverais la feuille coupante. Donc j’ouvrirais mon nombril pour lui tenir chaud et un liquide jaillirait comme du lait en plus âcre et la boue virerait iodée. Tu ouvrirais tes paumes en soucoupe comme pour récolter l’eau de la fontaine d’un certain parc puis je te regarderais t’engorger. J’agripperais ta carotide pour éviter de me répandre, éventuellement te léguerais un ongle tendre. Ainsi nous ne serions ni scellées ni prisonnières, mais épinglées.
FONDRE
Un individu pourvu d’une large bouche en forme de ténèbres. Tu le verrais la première et évidemment tu t’y précipiterais. Je n’essaierais pas de te retenir par crainte d’abîmer le paysage, à cette heure tu adorerais les précipices plus que d’ordinaire. Ton besoin de chaleur m’intimiderais beaucoup. J’en serais réduite à te deviner, et ce vide étrangement préciserait tes contours. Je pourrais dire : je l’ai vu fondre, cela n’avait rien à voir avec moi, désormais je la connais.
OEIL
J’aurais un creux au niveau de la cheville droite. Je penserais d’abord à la canicule, alors tu frotterais un glaçon à l’endroit du creux. La chair autour du creux palpiterait, tu penserais d’abord au coeur d’un oiseau minuscule, peut-être en rapport avec une promenade en forêt. Tu cautériserais à l’aide d’un cil, le creux aspirerait le cil qui proliférerait. Un os soyeux, finalement. Un os soyeux, finalement un globe lisse, animé d’une pupille vacillante. La première pupille de cheville du monde, la naissance d’un oeil à l’endroit du creux, cet endroit où je n’ai d’oeil que pour toi.
CHAMPIGNON
D’humeur fongique je ferais fi de ma pudeur et je cueillerais une petite chose à la peau élastique. Je l’enroberais de ma salive sans te quitter des yeux, le champignon remplacerait la pomme, on rirait beaucoup.
REPOS
Un tissu moelleux déployé sur une surface aléatoire. Tu déposerais dessus une épaule et ta bouche, je n’oserais pas t’en demander plus. Dans le fond, je voudrais simplement me reposer et toi tu serais bien désolée. Une épaule et une bouche effilochées à force d’être triturées comme lorsque, enfant, je m’agrippais au bout de tissu pour retrouver le monde intact au réveil.
CIGARETTE
Tu agirais bizarrement à cause du temps maussade soi-disant, sauf que je ne serais pas stupide. Tu sortirais acheter des cigarettes, yep, je saurais de quoi il s’agit. J’ouvrirais à peine les rideaux et ta silhouette opacifiée traverserait la route. Je m’épuiserais à t’attendre et je fumerais trop, sans doute.
Si seulement se dissoudre
Tu coules dans la baignoire
une pierre dans chaque poche
tu imagines un lac profond sous l’émail
une eau glacée torpeur spéciale
un engourdissement des organes
une grande sieste un peu visqueuse
tenter le geste, se noyer
Parce que tu restes sur la berge alors qu’elle nage
Parce que le sable est coupant
Parce que la mer est toxique
Parce que tu as peur en fait
Parce qu’elle te montre un minéral hanté par le visage d’une autre
Parce que tu as seize ans
Tu marches dans la rue
la morsure froide d’une lame contre ta gorge
tranche net et disparait
la main n’appartient à personne
ton sang poisse le bitume sale
les voitures t’évitent avec politesse
tenter le geste, se reposer
Parce qu’elle t’embrasse seulement les soirs d’ivresse
Parce que la texture inouïe de sa langue
Parce que sa paume contre ta nuque son avidité soudaine
Parce que la nuit tombe plus tôt dans son oeil gauche
Parce que trop souvent il fait jour
Parce que son oeil gauche regarde ailleurs
Parce que tu as vingt ans
Tu bois un café en terrasse
ta tête pulvérisée par un objet lourd tombé du ciel
le trottoir constellé de confettis de cervelle
tu colles à la semelle des passants pressés
les relents moite de ton crâne polluent la ville
tenter le geste, s’anéantir
Parce qu’elle ne rentre plus beaucoup la nuit
Parce qu’elle sèche ses larmes dans la fourrure du chat
Parce que sa peau se recroqueville sous tes doigts
Parce qu’elle a croisé une inconnue à Franprix et l’a prise pour toi
Parce que le vide sans l’attrait du vertige
Parce que tu as vingt-sept ans
Un matin enfin tu peux tenter la dissolution sereine
(je te le souhaite)
Parce que tu as rêvé qu’elle rêvait de toi
Tu as l’âge parfait, alors