Les pins parasols se déplient
Sur nos têtes étourdies
Le vent se dresse un brin
A tes poils hérissés
Ta nuque avalée
Par les dunes
Une tête sans corsage
Les vagues qui lessivent
Ton duvet invisible
Je t’ai à l’œil
Nue
Peut-être encore ce soir
Te trouverais-je dévêtue
De tes tristes cordages
Qu’on amarrait au port
Sourire au bastingage
Je revois les badauds
Le goût de la crème solaire
Comme de l’orange
A l’eau
L’azur ramollit
Nos cerveaux embrumés
La digue échappe aux cris
Des mouettes enragées
Les falaises de tes côtes
Se dressent à mon esprit
Si la lune s’alanguit
Si le rythme persiste
Si nos bouches s’aventurent
A tes rives humides
Peut-être reviendras-tu
Au coin d’une cigarette
De tes lèvres mouillées
Mendier des allumettes
Le bateau est parti
La voile s’est levée
Comme tes cheveux épais
Sous l’eau de Jupiter
Je reviendrai demain
Balancer des galets
Le long de ta peau brune
Ancrée dans l’air marin
Amiral Déraison
Nous voici revenues
Tant pis pour la morale
Ce sera l’été prochain
Catégorie / Margaux Lallemant
Mes valises
Dans la buée
Molécules d’eau
Elles se dessinent
Un chemin à la surface
Ta main sur la vitre
Efface la brume
Le doute
Ou les gouttes
Qui se referment
Et meurent
Sur ta paume
Les rigoles
A l’intérieur du rayon
Sous la grande voûte
De notre paresse
Sur l’herbe jaunie
Par le tabac
Tes doigts vieillis
L’odeur persiste
Dans tes cheveux
La sueur
La méditerranée
L’iris
Et le battement des cils
Léger
Qui remonte à la terre
Jusqu’à mes rives
Le frémissement de la mer
Et des entrailles
La plongée
Revenir demain
Dessiné à la craie
L’écriture maladroite
Passablement penchée
Les rayons de conserves
Mortes dans la nuit
Qui plonge
L’épicerie a fermé
Le désert
Jour saint au village
Le monde à la messe
Ou la buvette
Qu’importe
Le berger est parti
Le chien somnole
Les moutons dansent
Sous le soleil blanc
La léthargie
Négations
Je préfèrerais ne pas
Avoir à m’excuser
Pour vivre un peu trop fort
Le monde trop grand pour moi
Ne pas cacher mes failles
Ne pas les exposer
Au grand jour et
Dans mes addictions
Ne pas rompre les serments
Passés avec moi-même
Ne pas recommencer
Le lendemain matin
Je préfèrerais ne pas
Avoir besoin de plaire
Connaître le pouvoir
Ne pas l’utiliser
Ne pas déborder
De ce cœur trop plein
Trop grand
Pour moi
Ne pas faire peser sans cesse
Ma culpabilité
Sur les autres
Qui s’aventurent à m’aimer
Je préfèrerais ne pas
Aimer l’odeur du sexe
La présence étrangère
Sur mes draps souillés
Ne pas avoir à trahir
Par ma légèreté
Ne pas avoir à dire
Je suis une planche pourrie
Recouverte d’un vernis
Que j’ai nommé poème
Je préfèrerais ne pas
Avoir à demander
La permission ou
Le pardon
Pour le cœur qui déborde
Les questions dans ma tête
Ou pour les draps souillés
Ne pas demander qui suis-je
A chaque seconde
Peut-on jamais le savoir
Je préfèrerais savoir
Et seulement exister
Repeindre les blessures
D’un peu d’humilité
Les forcer à partir
Lorsqu’ils pensent mériter
Un peu mieux que tout ça
De l’ordre dans le chaos
Ou leur demander de m’aimer
Sans doute pour ce que je suis
Un poème abîmé
Qui attend qu’on le lise.
Ville lumière
Lignes électriques
Y en effigie
Magnétisme sur la ville
Aux lampadaires
Un roulement mécanique
Le cri
Un tram traverse la nuit
Et ces rues
Où même les chiens s’ennuient
Les panneaux d’abribus
L’instrument du supplice
Les morceaux de ferraille
Comblent
L’interstice des pensées
Terrains vagues qui se meurent
Les friches portées à bout
De la gueule noire
Et de la suie
Reviennent-ils les mineurs
Du temps qui encrassent
Mon crassier
Brûlons-le
Un peuplier arraché
Au sommet du charbon
Lui aussi parasite
Importé
Important
Pour ceux qui se souviennent
De la fenêtre
Ou de son absence
Des orbites béantes
L’indignation
Sur le visage de nos ruines
La bombe aérosol
Qui maquille
Recouvre
Guérit
Le mausolée
La ville aux dents de scie
Elle est belle pourtant
Malgré
La léthargie
Quand elle s’emmêle
Dans ses fils électriques
Quand elle danse
Notre zone
Du dedans
De l’intime
Elle rêve aussi
Des étoiles
Au-dessus de nos lignes
Electriques.
À demi-mot
Le rayon de la bibliothèque
A piètre allure aujourd’hui
Je remonte les lignes
Jusqu’à tes mains qui parcourent
Les pages
Vibrantes
Ou bien la peau
Le cuir épais des couvertures
Que tes doigts caressent
Comme s’ils voulaient toucher
Au creux de l’histoire
Les fondations
De cette cathédrale politique
Des châteaux
Erigés entre nous
Moi aussi j’apprends
Que les mots sont bien peu
Ou parfois un peu trop
Pour contenir tout ce
Que la pensée attire
Les systèmes
Jetés sur la toile
De nos vies
Déterminées
J’apprends aussi
Que le temps se réfugie dans les livres
Que Madrid continuera d’exister
Et les petites librairies ne voleront
Plus La couleur de tes yeux
Château Margaux
Quand je parcourais de nuit cette rue interminable pour te rejoindre, que je montais l’escalier sans jamais savoir à quel pallier m’arrêter, que tu m’ouvrais la porte avec ce sourire gêné accroché sur le cœur, quand je m’asseyais au bout du canapé pour ne pas avoir à te toucher, même si j’en avais bien envie mais au fond je ne savais pas trop ce que je voulais, dans cet appartement baigné de poussière – où je comparais les gravats entreposés dans ta cuisine à mon âme et tu partais d’un rire léger, je ne riais pas moi, quand tu ouvrais la deuxième bouteille, un vin mauvais sûrement, je n’aurais su le dire très clairement dans l’état où nous nous trouvions, quand je me levais pour danser, parce que quand je danse mon cerveau se tait enfin, quand je le priais de me laisser tranquille quelques minutes, de me laisser te donner l’affection que tu méritais à grand goulot de rouge, rouge comme mes joues qui s’échauffaient à force, quand je tournoyais et que tu me regardais de ces yeux que je n’avais jamais vus, des yeux de ceux qui aiment, profondément, sans injonction, ou justement avec cette injonction insoutenable de la réciprocité, alors je repartais de plus belle, pour ne plus les voir ces yeux, pour ne plus l’entendre cet amour. J’allais rendre dans les toilettes la piquette et les bons sentiments.
Pourtant il y avait ces nuits, lorsque nous passions des heures l’un dans l’autre, à nous confondre, souffles synchrones et que j’accrochais mes doigts dans tes cheveux pour ne pas te perdre, que tu prenais ton temps comme si le lendemain nous appartenait, comme si nous nous appartenions, que je te suppliais de me serrer plus fort, que je voulais sentir ta peau sur chaque centimètre carré de mon corps, quand je ne voulais rien d’autre que cette présence qui m’entourait et que toi tu étais là, présent jusque dans le creux de mon ventre, que tu remontais par vague jusqu’à mes lèvres et dans mes doigts, électrisant, quand j’aurais voulu que tu me mordes, que je ne souhaitais que tressaillir, vibrer jusqu’à ce que l’un de nous finisse.
Alors je t’inondais de mes mots doux. Je ne crachais plus sur la piquette, ni les bons sentiments.
Insecticide
Je rentre dedans, je sors dehors.
Le vieux mur blanc devant moi a toujours un pan de papier peint arraché.
Je rentre dedans, je sors dehors.
La déchirure n’a pas bougé.
Je rentre dedans, je sors dehors.
Par endroit, il vire au gris.
Je rentre dedans, je sors dehors.
Il manque toujours un bout ici aussi. Ce petit supplément, ces quinze minutes de cuisson qui auraient pu m’épargner ces angoisses.
Le bout manque, mais elles sont bien réelles.
Elles virevoltent comme des papillons de nuit dans ma tête.
Je rentre dedans, je sors dehors.
La mouche effectue des mouvements géométriques d’un bout à l’autre de la pièce.
Je rentre dedans, je sors dehors.
Ici au moins il fait chaud. C’est un peu maussade, presque réconfortant. Quand le tiroir à horreurs est fermé, on est presque tranquille. J’ai bouclé les pensées sous clé, je peux vivre ma trêve.
Rester docile.
Je me remémore toutes les fois où on m’a dit que j’étais trop soucieuse. Ou que cette conscience était ma force.
Moi j’ai l’impression que la réalité me lamine à coup de poings.
Je préfère rester ici, à l’intérieur. Là où les rêves sont hauts en couleurs et où mes châteaux de sable subsistent.
Je me relie au monde dans ce corridor entre moi et la vie. Et ces histoires que je me raconte constituent un prolongement de moi-même, une version romancée de ma présence dans le monde des vivants.
Je rentre dedans, je sors dehors.
Le bourdonnement de la mouche me dérange. Ses ailes se frottent et on dirait qu’elle ronchonne.
Je voudrais le silence.
Je rentre dedans, je sors dehors.
Pensées parasites qui m’étreignent. Elles sont revenues.
Qui suis-je, où vais-je, dans quelle étagère ? J’aimerais au moins savoir rire de ces absurdités. J’aimerais savoir vivre sans y songer.
De tout ce que j’ai imaginé, qu’ai-je réellement vécu ? Le rideau tombe, l’oubli aussi.
Au fond d’un jean (et de l’univers)
Je suis un grain dans ta chaussure, un caillou dans ta poche. Je sais que je te blesse, je sens les lésions sous ton pas lourd dans l’escalier. Je t’entends monter à l’étage sans te voir, je te cherche sans te trouver. J’aimerais gravir les marches deux par deux et te rejoindre. Je ne peux pas. Je suis bloquée dans ce salon que la lune éclaire mollement et le halo fait écho à ma paresse.
J’ai oublié que j’étais seule.
Je ne sais pas pourquoi tu me gardes auprès de toi, comme un talisman. Je me demande si je peux nous guérir des poèmes trop remâchés. J’ai voulu te les resservir trop de fois, maintenant les saveurs sont usées. Je voudrais ressusciter nos papilles. Je voudrais t’aimer mais j’ai perdu la recette. Je voudrais donner mais je n’ai plus rien dans mes poches.
Pourtant je le porte en moi cet amour, c’est toi le caillou dans mon ventre. Parfois j’essaie de le noyer dans le gin et alors il refait surface. Moi je me noie et toi tu nages jusqu’à nos berges. Tu rentres à la maison. Est-ce que tu m’ouvrirais la porte si je voulais te rejoindre ? Je ne veux plus passer la nuit dehors. Je nous sème sur la route pour ne pas me perdre.
Je renverse les assiettes, le café sur la table, mon cœur toujours trop plein. Toi c’est ton rire que tu renverses, une voie lactée dans l’espace. C’est moi ta maladresse. C’est toi ma lumière vive. Pardon pour mes errances. J’ai cru pouvoir m’en aller mais tout me ramène à nous. Je vais allumer dans le salon, ouvrir les fenêtres de mon cerveau. J’espère que tu passeras ta tête par l’encadrement de la porte comme autrefois. Je veux revoir tes yeux noirs compléter les miens. Je ne veux pas que ton sourire cesse de me chercher.
Retrousse tes poches, promis je suis tout près.
Poulet frites
Les couleurs chatoyantes, le soleil qui brûle sur la plage en été, les vagues qui lèchent le sable et les cuisses dorées recouvertes d’un fin duvet blond. Le clocher de l’église du village, ses pierres plus vieilles que la terre, l’humidité de ses murs et l’obscurité des vitraux. La faible lumière qui traverse, vient caresser négligemment le corps d’un Christ atrophié et trop triste pour moi. Mais les cloches retentissent et déjà le ciel bleu emplit l’espace, un long nuage filiforme s’étendant comme filigrane, traînée blanche sur la toile azur. Les gens parlent, le murmure de la foule jaillit des étals de marché resplendissant de leurs odeurs et d’un bazar bien calculé : poivrons, olives, nappes provençales et cigales musicales à gogo, attrape-touriste, madeleines de Proust et cornes de gazelles, cumin, origan et piment d’Espelette… Ou encore parfums alléchants d’un poulet qui suinte son huile sur des pommes de terre frites depuis des heures. Ça creuse l’air marin.
Rumeurs
Je suis cette vis rouillée oubliée sur un mur, je suis cette lame trop usée pour servir. Je suis la chaleur qui remonte de l’asphalte, la paresse des après-midis quand le soleil tape. Je suis cette tâche de naissance sur ta nuque. Je suis l’odeur des draps au réveil, l’horloge qui égrène chaque minute. Le temps qui passe par la porte sans toquer, le courant d’air qui fait branler les gonds. La rivière qui sort de son lit, le coup de pied qui défonce la paroi trop lisse des panneaux publicitaires. Je suis cette clameur dans la foule, le visage inconnu. Les yeux qui se plissent, les rides au coin d’un sourire vieux comme le monde. Je suis la mauvaise herbe, je suis l’ivraie, je suis le champ qui s’étend devant toi. Je suis la nuit, je suis l’ivresse, celle de l’alcool et des retrouvailles. Je suis les cendres au fond des verres, les volutes de fumée, les écharpes oubliées sur le siège repliable du métro. Le beurre qui grésille sur la poêle, l’amertume du café. Je suis les lumières qui chavirent, qui battent et qui s’éteignent. Je suis l’obscurité qui étouffe. Le silence à l’intérieur. Je suis la vieille folle qui agresse, les assiettes éclatées contre le mur, la voix qui porte et qui décolle. Je ne suis pas Charlie, ni Manu ni moi-même ni mes couilles. Mais je suis le peuple, je suis la colère qui monte, la révolte avortée.
Je suis la vague qui s’élance et recule. Je suis le rivage qui attend. Je suis l’étendue et le firmament. Je suis l’indéfini. Je suis le vide. Enchantée.