Encore fébrile, elle avait peint tout l’après-midi, mélangeant avec ivresse tous les bleus, les ocres, et les orangés de sa palette.

Une plage devant une mer débordante au crépuscule et des nuages incendiés au couchant.

Le soir venu, elle se coucha et s’endormit, exténuée.

Eveillée par une sorte de rumeur, elle crut entendre le mugissement du vent, le ressac contre les rochers et le bruit de succion des galets quand la vague se retire.

Le bruit s’amplifia, se rapprocha comme si toute la mer se déversait dans sa chambre, vague après vague, couvrant ses draps, ses mains et son visage d’algues vertes et iodées.

Son lit s’enfonça, radeau trop léger, au fond des eaux sombres parmi les coraux et les bancs de poisson.

Tout son corps semblait délesté, devenu transparent comme une ouate, comme un nuage dévoré de soleil.

Un poisson jaune entra par sa bouche, fouilla son ventre et ressortit rougeoyant, de la couleur suave des coraux devant ses yeux, ou ce qu’il en restait.

Elle vit passer au loin des sirènes aux longs cheveux et l’image d’une dague qui ensanglantait la mer lui revient en mémoire.

Elle tendit hors de cette bulle où tout son corps flottait, une main vers le bleu de la mer, ce bleu profond et sombre, outremer, de l’eau qui l’entourait.

Elle sentit sur sa peau un frisson étrange et fut aspirée par l’encre des bas fonds, oubliant tous ses souvenirs de la terre.

Elle devint une étoile de mer et pu parler avec les étoiles du ciel, son corps tantôt nuage bleu caressé des poissons, tantôt nuage d’or frôlé par les oiseaux.

Elle avait épousé les couleurs du tableau et bu ses sortilèges.

« Au réveil, il était midi. » 

Je marche dans une forêt silencieuse au bord de l’inquiétude du monde.

Odeur de mousse et d’eau sous les feuilles, un matin  de printemps.

Les buissons brillent de leurs bourgeons sucrés et les arbres offrent l’étoffe de leurs troncs attentifs, corps palpitants sous l’écorce.

Le feuillage s’éclaire d’or tout là haut.

Au détour du chemin une prairie, bordée de peupliers, de roseaux, le long d’une rivière aux pierres rougeoyantes.

L’instant vibre de vent, de lumière et invite à l’oubli.

Vert lustré de l’herbe, ocre chaud de la terre où cheminent de petites fourmis, insectes nonchalants, fleurs sauvages aux senteurs d’autrefois.

Mystère d’une harmonie de couleurs, d’odeurs et d’une vie secrète ; j’entre par tout le corps et le souffle, dans cet instant suspendu qui me transporte et m’irradie.

Toute cette beauté qui ne s’offre sans doute à l’âme qu’aux instants de contemplation silencieuse et que l’on boit avec avidité par tous les sens au point de devenir herbe, terre, neige, vagues, ciel, bouquet de couleurs, d’odeurs et de saisons.

Beauté qui nous arrache au monde par l’étreinte d’un arbre en fleurs dans la lumière, l’odeur timide des violettes ou envoûtante des mimosas, le frisson d’un oiseau surpris, la parole échevelée du vent.

Beauté aussi dans la trace des souvenirs convoqués, irrigués par les sensations, palimpseste ou chant qui s’écrit depuis l’enfance et tremble au fond de nous.

Espace indicible et vibrant de mots, tissé en nous et qu’approche parfois le poème.

Dans l’allée des pommiers, un banc entre deux arbres,  un peu de fraicheur l’après midi.

Je suis assise, enfant, et je lis un roman plein de poésie. Je suis dans l’univers évoqué et me nourris des sensations suggérées.

Dans mon immobilité je perçois derrière moi, des poules qui caquètent doucement et grattent la terre.

Prés du petit lavoir qui longe la maison, le bruit métallique d’un arrosoir qu’on remplit. Mon oncle jardine dans le potager et rafraichit au passage les parterres de fleurs.

Enfoncée dans le silence de ma lecture, je perçois avec acuité le monde qui m’entoure comme un écrin d’enfance.

Viennent ensuite, provenant de la salle à manger, des voix de femmes qui se racontent et rient ensemble. Ma mère et ma tante, rayonnantes de jeunesse, de beauté, partagent  complices, leurs secrets.

Une douce odeur de garbure qui mijote se répand jusqu’à moi. « Mémé » nous en régalera ce soir avec des œufs tout chauds et de la piperade.

Au loin dans le brulant après midi des champs, s’élève le vrombissement d’une moissonneuse batteuse. Le voisin, un paysan jovial, au bel accent, récolte son blé doré dans la lumière, aidé par quelques ouvriers agiles et vigoureux.

Ce soir, au couchant, lorsque nous irons chercher du lait à la ferme, j’en croquerai des poignées laissées dans la paille, délicieux chewing gum.

Un vent léger remue les pages de mon livre, comme un chuchotement feutré. Il caresse à mes pieds les quelques touffes d’herbe et fait vibrer le feuillage sur le ciel.

Sentiment de plénitude heureuse, d’éternité.

Après une pause, je reviens à ma lecture, aux souvenirs du narrateur.

Je devine que l’écriture seule peut traduire et partager les sensations et la vie intérieure.

Le lac, autre moitié du ciel

en reflet dans le lac

en lui, le bleu et les nuages, les arbres et les rives.

le ciel baigne immobile ses nuages dans l’eau,

et le lac boit la couleur du ciel, son bleu et ses nuages,

teintés du vert des arbres et du roux de la terre

et de la neige intacte des sommets.

le ciel mire sa pureté et module sa couleur

dans l’iris insondable du lac

il mélange son bleu cobalt et ses nuages blancs

à l’eau profonde et aux reflets.

lequel est le mirage de l’autre ?

le ciel au dessus ou le lac en image inversée ?

le lac comme un miroir, un double de ce ciel

comme autre moitié du visage de la terre,

lui même autre moitié du beau visage du monde

et tous deux en silence se parlent

de la vie frémissante et de l’éternité

sous nos regards ouverts.

À l’aube la ville est bleue, de la mer endormie et du ciel qui s’éclaire.

Les façades teintent leur ocre clair de bleu liquide aux reflets d’embruns.

Autour du port, les rues désertes.

les pavés, lavés de bleu,  brulent dans la pénombre leurs aigues-marines .

Les bateaux bercent leur coque bleu sur l’étoffe de la mer.

Par instants, une mouette se pose, lisse dans le vent bleu son plumage.

Sur le quai, frisson bleu.

Quelques marins entrent, visage et  mains marbrés de bleu, les yeux peints d’horizon.

Là bas tous les bleus se confondent, palette du ciel et de la mer, mélange de matière, de chair irréelle.

Le ventre de la ville éveille ses odeurs, ses voix fugitives et retient sa couleur.  

Je nage, cœur et sens embaumés dans ce prélude bleu de silence devant l’éphémère tableau, nouvelle naissance avant le fracas de la vie.