Être solitude

La solitude est une cellule
Souche
Sous-couche
Invisible
Invincible
Sous la peau
Elle se divise
Se disperse
Se propage
Dans nos veines
Dans nos plis
Dans nos creux


La solitude est humaine
Elle a des yeux
Un regard
Un corps
Une bouche
Une voix
Une identité


La solitude est mouvante
Itinérante
Elle bouge
Change de camp
D’adversaire
Frappe des coeurs
Plus forts que d’autres


La solitude est un pays
Isolé
Elle isole
La solitude est une île


La solitude est une guerre
En guerre
Elle bombarde
Crie
La solitude est un cri
Parfois sourd
Parfois lourd
Le poids de nos vies
Sur ses épaules

La solitude est sur ton dos
papa


La solitude est injuste
Un juste retour des choses
Elle fait la pluie
Après le beau temps
Aussi le beau temps
Après la pluie
La solitude est un pont
Entre deux rives
Deux rivales
Elle oppose
Impose
Son malaise
Son antithèse
Eros et Thanatos
La vie et la mort
La vie est la mort


La solitude hait les certitudes
Elle se nourrit
De doutes
Nourrit
Notre mélancolie


La solitude est à elle seule
Pour elle seule
Une entièreté
Elle occupe toute la chair
Chère à nos êtres
Perdus
Égarés
Berceau de l’âme
Lame
Pointue
Aiguisée
Elle berce
Fend
Notre fragilité

Tête à cœur infernal

Elle n’est pas stupide. Simplement, elle ne sait pas faire autrement. Elle ne peut pas s’empêcher de le
convoquer dans ses pensées. Ce n’est presque pas comme ça le jour
mais toutes les nuits, oui.
Elle n’a pas les ressources pour vaincre tout ce remue-méninges, machine à laver, tête à cœur infernal,
toutes ses nuits comme ça.
Elle n’est pas stupide, simplement, elle ne connait pas d’autres obsessions. Ce n’est ni sa faute à elle, ni sa
faute à lui, ni même à l’univers. Ce n’est rien qui puisse s’expliquer, c’est comme ça dans ses pensées toutes
les nuits, il n’existe pas d’autres issues. Ce n’est pas tout de lui qu’elle convoque, simplement son visage et
aussi sa voix peut-être ? Il n’est pas si proche d’elle mais il ne disparaît pas la nuit,
c’est comme ça.
Elle n’est pas stupide. Elle n’attend pas, plus, après son souffle le jour, simplement toutes les nuits,
comme ça, il ne peut pas s’empêcher d’être avec elle.


*

À compter de ce jour, et surtout de cette nuit, elle pourra s’empêcher. Sans pécher, sans l’abandonner vraiment, elle pourra rompre avec son image. Elle sera plus forte que ses pensées, elle fera taire son souffle dans sa tête, son visage collé à son crâne s’effacera et il n’y aura plus aucune trace de lui sur l’oreiller au réveil.
Il ne sera pas forcément remplacé. Les visages – surtout le sien – ne se remplacent pas. Un jour peut-être ou plutôt une nuit comme ça, un autre, une autre, se glissera dans ses pensées, lui fera de nouvelles cachotteries cérébrales sous la couette.
Simplement, à compter de ce jour-ci et de cette nuit proche, prochaine, elle n’aura plus besoin de ce visage lointain pour exister. Elle n’est pas stupide, elle sait combien la vie s’échappe, le train à grande vitesse et tout ça…
Elle respire, enfin, elle accepte. Elle accepte, le tête à cœur et le tournis permanent. Elle ne guérit pas mais
elle s’en fout.
Elle respire. La sensation d’un presque renouveau, elle retire ses draps et les met dans la machine à laver. La machine fait du bruit, elle tourne – un visage passé dans son tambour – et elle, elle respire.

Sous ton ciel bleu

Tu es bleue, toute bleue,
Toi qui es assortie à ses yeux
Tu reposes sur sa tête,
Toi qui lui donnes cette allure de marin
Tu es sobre et discrète,
un simple cordon blanc sur ta visière,
Toi qui caresses son front
Tu es son premier visage,
Toi qui étais là au premier RDV
Tu es reconnaissable entre mille,
Toi qu’il emporte partout avec lui

Tu es là
Ce soir-là
Tu es là

Toi qu’il ne veut plus quitter
Tu tiens chaud à son crâne
Moi je brûle
Je brûle si fort

Et je crève d’envie de goûter ses lèvres

Je m’approche
Tu ne dis rien
Toi qui le connais si bien
Toi qui te colles à ses pensées
Je m’approche
Tu ne dis rien
Je t’attrape

Tu me couvres désormais le front
Toi qui me donnes, à moi cette fois,
ce petit air de capitaine
Provocatrice
à demi-nue

C’est lui maintenant qui s’approche

Tu ne dis rien
Tu attends
Il m’attrape
Il m’attrappe moi
pas toi
Par la taille
Tu demeures silencieuse
et tu brûles toi aussi
Toi qui sous ton ciel bleu
l’instant d’après
Abrites notre premier baiser