plus qu’une rencontre, il s’agit d’une apparition
plus qu’une apparition, il s’agit d’une collision
plus qu’une collision, il s’agit d’une incrustation
plus qu’une incrustation, il s’agit de creuser un tunnel en soi
pour en sortir

plus que tout
il s’agit de ma mort

quelque part
une partie de moi n’est plus du tout
et cette partie de moi massacrée broyée atomisée a tout de suite été remplacée par
autre chose
une chose étrange et brûlante
vivante et inquiétante comme un nouvel organe une greffe venue d’un double de moi
dans un univers parallèle pour me faire redémarrer et imposer à mon système un
nouveau fonctionnement

quelque chose de mon ancien système résiste à ce changement
quelque chose lutte et souffre de s’éteindre
quelque chose sait que je suis morte et que je vis encore
quelque chose regrette
quelque chose met du temps à mourir

Un regret c’est cela :
quelque chose
qui met du temps à mourir
Avant j’étais une voiture quasi bonne pour la casse mais je roulais bien je fumais bien
mon réservoir fuyait bien aussi je m’épuisais mais à mon rythme et parfois dans la joie je
parle de la joie peut-être fausse mais pas tout à fait de choisir sa mort et son rythme une
mort qui ne regardait que moi ma mort accélérée si je veux moi et ma carcasse à moitié
déjà foutue déjà bien amochée et joyeusement ivre sur la voie de gauche

Maintenant je suis la tôle froissée de l’accident tremblante autour d’un vieux moteur sur
lequel on a vissé une pièce neuve dont la puissance m’effraie

Parfois je pense que ma batterie ne tiendra pas
Parfois je ne pense plus

Pourtant
c’est toujours moi
en face de moi
dans mon regard
et le rétroviseur
intérieur
extérieur
et c’est toujours le même ANGLE MORT

Je suis cassée vidée dopée à je ne sais quoi pilotée par je ne sais qui
terrifiée de partir et d’y retourner je ne sais pas comment continuer et pourtant
Je dois rouler
mais pas comme avant
Maintenant
je dois tout retarder
tout éviter
la casse la fourrière
et même le danger

Quand la mort m’appelle maintenant je ne dois pas lui répondre
je ne peux plus trinquer avec elle comme avant sur l’autoroute

Maintenant je dois rouler
calmement
et sans regret

Denrée

Il faut 150 000 à 200 000 fleurs pour 1 kg d’or rouge
chaque fleur doit être cueillie avant l’aube et à la main
la fleur trop fragile ne permet toujours pas à ce jour la mécanisation de sa récolte

champ violet qu’on arpente agenouillé sous le ciel d’octobre
crocus sativus ouvre six pétales mauves au lever du jour
trois stigmates rouges trois seulement par fleur
extrémités distales des carpelles
cueillies triées émondées
séchées passent du jaune d’or
au rouge du sang séché

la floraison ne dure que deux à trois semaines
le travail est intense
les stigmates détachés à la main un par un sont mis à sécher à l’air libre
12 à 48h
température comprise entre 35 et 40°C
l’humidité éliminée permet la concentration des huiles essentielles
de crocine et de picrocrocine
pour la couleur et l’amertume

à la fleur le stigmate
à l’épice le filament
mémoire comestible
du travail
dans les casseroles du monde

les fleurs sont mortes
et les stigmates cuisent dans le biryani
les filaments saignent un jus d’or dans l’eau de la bouillabaisse tajine paella
chelow et sholeh zard sucre soleil qui parle à dieu dans les cuisines
jusque dans le feu de la neige
du sud au nord
brioches suédoises plaquées or

90% du safran est produit en Iran
dos de femmes têtes d’enfant
dans des champs d’or
à perte de vue
sous le ciel rouge

chaque fleur cueillie avant l’aube
chaque fleur à la main
des centaines de milliers de fleurs
un ratio inconnu de mains
doigts rouges au bout des corps
doigts-stigmates
doigts arrachées pour garder
la couleur riche du sang neuf
avant que l’aube ne l’abîme

fleurs et peaux séchées
dans les cuisines
palpitent
bouches narines mains lavées
un parfum d’or
un goût de sang
un nouveau jour comme un couperet
pour une partie du monde

Liste de tentatives

J’ai couru dans une maison aux murs délavés en cherchant une sortie
J’ai demandé ma route à un manteau de femme scintillant comme la nuit
J’ai écrit une lettre sur un morceau de papier peint avant de vouloir sauter par la fenêtre
J’ai écrit comme on nage dans le sens inverse du désespoir
J’ai vu un chat noir qui m’a semblé vert et j’ai réinterprété mon avenir
J’ai relu un manuscrit en buvant un thé brûlant dans une pièce que je ne pouvais plus quitter
J’ai appris par cœur une chanson pour avoir l’impression de maîtriser mon temps
J’ai fait un gâteau en forme de gâteau et j’y ai caché mes clés de voiture
J’ai entendu un bruit venant d’un placard vide
Dans l’évier j’ai vu mon reflet me regarder
Alors nous avons compris une énigme gravée sur le linteau
Nous sommes allées dans le jardin d’hiver et nous y avons déterré une valise remplie de
manuscrits remplis de taches de thé noir remplies de nostalgie
Les taches formaient le dessin d’une carte
Alors nous sommes parties au lever du jour sous un ciel de citron
Et nous avons marché avec des pierres des feuilles et des oiseaux que nous n’avions jamais
vus jamais entendus jamais touchés jamais sentis

Dans un instant

Dans un instant
Tu ne seras plus la personne que je connais
Ta peau blanchira
Jusqu’à devenir aussi blanche qu’une craie trempée dans du lait
Aussi blanche que du talc sur un linceul

Dans un instant
Tu seras de la mousse
De l’écume
Un cachet d’aspirine
Dans la mer
Tu seras de la neige en enfer

Tu seras quelque chose mais
Presque rien

Dans quelques minutes

Un de tes cheveux va tomber
Un de tes cils va tomber

Une larme

Une dent

Une bague

Une tasse

Un pistolet chargé

Dans quelques secondes

Quelque chose

va quitter ton corps
et

tu ne le regretteras jamais
car

ta personne
sera
plus légère

que la personne
que tu étais

Une façon de pleurer

Une façon de pleurer
C’est de penser
Laisser monter
Laisser faire

Mais une autre façon est d’y mettre du sien
Il ne sert à rien de regarder il faut
Penser à
Puis aiguiller
Exagérer
Concentrer
Ratatiner
Rentrer dans un trou
Une perle
Pleurez comme une perle

Roulez
Roulez-vous en vous-mêmes
Recrachez-vous par les yeux
Quand vous êtes plein
Et trop
En vous
Sortez de vous
Fuyez
Comme un tonneau percé de balles
Pleurez comme un western spaghetti

Des phrases bouleversent parfois
Des phrases comme
« Je ne sais pas comment c’est possible mais c’est vrai * »
Pleurez en pensant que c’est vrai

Une autre façon est le mensonge
Mentez-vous
Et puis jetez-vous la vérité
Sceau gluant de brumes
Le non-dit a condensé
Formé ses champignons microscopiques
Miasmes miasmes miasmes mon amour j’ai cru t’aimer

Cet air pollué
Inspirez
Pleurez pour des champignons
Pour le nucléaire ou pour
Pour ce qui est rampant poudreux blanc noir et jaune
Sur les murs de mon corps
Dans la cave de mon corps
Et au-dessus
Chapeau de cheveux de fumée toxique
Qui fait pleurer

Pleurez en traversant la fumée
Soleil assèche
Larmes trophées
Brillantes
À s’en aveugler
Pleurez comme une victoire amère
Pleurez comme une langue inconnue qui libère
Pleurez comme un rêve
Sous-marin
Familier

 » Je ne sais pas comment c’est possible, mais c’est vrai  » est une phrase extraite du roman d’Adrien Lafille, Le Feu extérieur, éditions José Corti, 2024. 

Parmi tous les arcanes du tarot, celui que je voudrais être, c’est l’Etoile.
Je veux être cette femme blonde, nue, à genoux dans la rivière, qui verse de l’eau à l’infini sous un ciel plein d’étoiles. Mais souvent, je suis un vieillard au menton fuyant, qui zigzague tête baissée, très lentement et avec peine, pour protéger la seule flamme qui lui reste.
Souvent, je suis un jeune homme chevelu, avec des acouphènes, écrasé par la puberté, pendu par les pieds. Et je suis trop souvent un rat attaché à la queue du diable.
Même lorsque je suis l’impératrice, que je couche avec des types de vingt ans, que je porte des boucles d’oreilles lourdes comme des lustres, mon insatisfaction coule comme une source et aucun livre, aucun corps, aucun bâton, aucune épée ne peut détourner mon attention de ce constat : mon insatisfaction ne tarit jamais. Elle coule, continuellement, comme une fuite d’eau, et je ne sais jamais dans quel sens. Si elle va vers le haut, j’imagine qu’elle mouille une ambition quelconque et, si elle va vers le bas, elle forme les douves d’une nostalgie abominable.
Peu importe. Les étoiles et la rivière me manquent. Je ne me sens jamais à ma place dans des draps ou autres peaux d’animaux morts. Le métal me lasse, les chapeaux me fatiguent.
Les voiles tombent et repoussent sans arrêt.
Parfois, je suis mon père et, en apercevant mes épaulettes dans le miroir, je ne peux réprimer un mouvement d’horreur à l’idée de traiter mes maîtresses comme il traitait les siennes. Parfois, je suis ma mère et j’ai terriblement froid.
Ma poésie s’ennuie dans une maison mal isolée, j’ai presque envie d’écrire elle « s’ennuit », elle se drape dans la nuit et imagine des loups qui se battent ou discutent tranquillement au clair de lune. J’aimerais tant être ce petit crabe dans l’eau qui les regarde ou s’en fiche, mais plus que tout, j’aimerais être cette femme blonde et nue qui verse de l’eau dans la rivière sous les étoiles. Cette femme que je ne serai jamais, cette eau que je n’écrirai jamais, ces étoiles que je ne mangerai jamais à ma faim et qui, comme des pensées, s’éteindront les unes après les autres.

Animula vagula blandula

Mon âme flotte sur l’eau. J’enlève mon masque. Pour y voir plus clair. Mais voir ne m’apprend rien que je ne savais déjà. Je serre mon tuba dans ma main pour qu’il ne parte pas à la dérive. Je me rends compte que j’ai davantage pris soin de mon masque et de mon tuba que de mon âme. Je n’ai pas pensé à la serrer, ni même à la tenir. Je ne pensais pas que l’eau, que cette journée, que cette mouette peut-être, à
moins que ce ne soit ce sac plastique.
Ce sac pouvait être attirant. D’un blanc translucide et douillet comme un drap. J’avais cru pouvoir l’éviter. Faire comme s’il n’était pas là, nager autour et regarder en-dessous. En-dessous, c’est-à-dire sous la surface, les forêts de bandelettes noires qui ressemblent aussi à du plastique mouillé, à des chambres à air déchiquetées, à des lanières de martinet. Et les choses qui y habitent.
Quand j’ai plongé, mon âme a eu peur et elle est restée à la surface. Je ne l’ai pas rattrapée. Malgré moi, je l’ai laissée s’échapper. Et maintenant, elle est hors de portée, un petit vaisseau argenté que peu de choses distinguent d’un poisson-bouteille. Je la vois encore, mais je ne parviens pas à lire les mots qu’elle contient.
Un reflet m’en empêche. Puis, à l’endroit exact où se trouve mon âme, il y a un clignotement comme lorsqu’on fait bouger un rayon de soleil avec un miroir. Du morse ? Je me demande si mon âme s’adresse à moi. Me vient l’idée absurde que mon âme ne parle pas, ou plus, la même langue que moi. Elle se laisse porter par le courant. On dirait qu’elle ne sait pas vraiment nager ou qu’elle se moque d’aller dans une direction ou dans une autre. Je n’ose pas remettre mon masque. Dois-je continuer ? L’attendre ? Continuer en l’attendant ?
Qu’elle reste à portée de vue. Qu’elle ne se transforme pas en autre chose. Je la vois ainsi et ne veut pas ajouter de l’incertitude à l’incertitude. Qu’elle reste hermétique, qu’elle n’aille pas se remplir de plancton pour attirer les mouettes ou d’essence pour attirer le sac. Ce foutu sac plastique aux allures de linceul 2.0. Il y a des flaques d’huile de moteur qui brillent comme les plateaux tournants d’un music-hall à Broadway. Une mouette glisse sur le tarmac fluo couleur cerise chimique. Le sac plastique s’approche dangereusement de mon âme et je me demande ce que je suis censée faire, et à quoi me servent désormais mon masque et mon tuba, et pourquoi je continue à les serrer dans ma main palmée, comme si les perdre dans la mer grise et noire avait encore la moindre importance.