Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Perle Vallens

  • ________ contre l’oeil qui fait face
    ________ pupille terreuse de désert
    ________ rance de cirage noir
    ________ oeil cerné de ses vides
    ________ ne voit que d’un et pourtant aveugle

    ________ contre la peau qui s’écarte
    ________ percutée du sang froid
    ________ tannée raidie de sa nuit
    ________ se parsème poussière
    ________ tombée avant l’heure

    ________ contre les corps ruinés
    ________ dépecés percés à vif
    ________ sectionnés au premier nerf
    ________ tant de mutilations d’avant-scène
    ________ temps de rapines et de violences

    ________ contre l’invective des mots
    ________ n’ayant de cesse répétés
    ________ sans ivresse fausses
    ________ vérités répercutées
    ________ dans le haut des crânes

    ________ contre les silences qu’assiègent
    ________ des visages réduits à rien
    ________ tous sens inversés tenus entre
    ________ tenailles d’absence d’incertitude
    ________ d’absolue tristesse

    magie des mains jointes
    je jure par l’image
    par la chambre noire
    je conjure le mauvais sort
    je lance mes propres chants
    mes sortilèges

  • De cette photographie statique, trois détails, trois sourires s’augmentent devant mon œil qui se rappelle la scène. L’espacement des personnages, leur mobilité comme d’hier, leur bruissement dans l’air doux, l’emplacement, l’embrasure de l’air. D’aussi loin, ils se meuvent, marchent dans ce paysage de villégiature.
    Autre temps, autre âge. La mélancolie a son mouvement propre qui dépasse de loin les aiguilles de l’horloge numérique. J’ignore quelle heure il est maintenant. A cet instant, je suis ailleurs, loin, auparavant. Je me promène dans ma mémoire comme une solitaire en compagnie. Les mots n’existent pas mais les pensées, les souvenirs peuplent et se meuvent entre les tempes, la percée c’est le temps qui passe.
    Le temps qui va son train lent à rebrousse-poil, à retrousse-chemin. Le temps me caresse l’avant-bras, me chuchote les choses passées. Et je marche dans ma propre machine à le remonter, boîte à musique, caméra de privilèges, les événements ne se nomment pas, ils se vivent dans mon cerveau, mon projectionniste privé, mon film quatre étoiles, ma fiction ré-orchestrée dans laquelle je bouge, je tourne, je danse. J’erre, je voyage dans ma mémoire comme dans un vaisseau fantôme ou sur un chemin de campagne. J’aimerais parfois t’emmener avec moi dans mes souvenirs mais tu restes au bord. Ce chemin n’est pas le tien.
    J’avance et tu restes immobile, loin de moi.

  • S’il était un peu plus censé que la moyenne, peut-être changerait-il de tactique, de conduite de vie, sans doute mettrait-il un peu plus de vraisemblance dans les choses, sans doute un peu plus de volonté, de coudées franches, de percées à cœur. Il pourrait s’offrir davantage de soleils et plus de ciel autour. Il pourrait se prendre à bras de corps pour se transporter ailleurs. Mais il vit ailleurs, entre deux mondes celui d’ici et l’autre.


    S’il était ne serait-ce que la moitié de lui-même augmenté d’un ou deux sens supplémentaires, cela ne ferait pas de lui ni un robot ni un extra-terrestre mais un être sensible, doué de raison avec un surplus de cœur à laisser battre entre deux ailes. S’il était animé d’une veine plus vive, flambant neuve qui accélère toutes pulsations, il sauterait dans le grand bain, plein de sève et de vie. S’il déliait ses plumes, s’allégeait les pennes, il pourrait s’envoler plus souvent et même au-delà de son corps. Il pourrait s’imaginer toucher les autres. Loin.


    S’il était ange plus que fantôme, s’il pouvait traverser les chairs et les portes, sans chaîne aux pieds, s’il pouvait voler au lieu d’errer en faisant du sur-place, il ne hanterait plus les esprits, il ne graviterait pas non-stop autour des têtes en faisant dresser les cheveux. Il exploserait dans les cervelles molles toutes ses couleurs. Il génèrerait trois fois plus de pluies torrentielles à ruisseler dans les nerfs, trois fois plus d’émotions à brûler vives sur son bûcher. Il expulserait les grises mines pour ne susciter que sourires.


    S’il était l’impossible à atteindre, même en tendant très loin les mains, l’impossible à attendre même d’une grande patience, je finirais sans doute par tomber de moi-même, à plat ventre dans la neige qui tombera bien un jour ou l’autre. Je finirais par racler mes fonds de tiroir pour me couturer pleine face, pour me recoudre des yeux, pour tamiser le sel qui me coule dessus. Je moudrais ma peau comme mouron et je l’éparpillerais pour nourrir les oiseaux.
    Ainsi aurais-je peut-être moi aussi la sensation de voler, d’être un ange.

  • il y a ce mot
    déjà dit
    entendu

    revient de loin
    est en visite
    repartira

    mot nu
    sans violence
    prononcé
    à demi

    mot en moi
    à vide
    sans voix
    un souffle

    puis
    plus rien
    le silence

    résonne
    longtemps après
    quelque chose du mot
    reste

    par transparence
    son ombre

  • Dans le jardin il y a le visage d’un mulot mort qui ne regarde plus le ciel mais se reflète peut-être dans un miroir. Un fantôme de mulot apprêté pour le voyage, poil lustré, museau propre, l’oeil noir de trop avoir guetté. Il chercherait la douceur entre ses pattes, quelque chose à croquer. Une proie sans doute. La preuve en est ses moustaches humides et rigides, indiqnant la direction. Celles de gauche montrent le nord, celles de droite, le sud. La suite serait cornélienne si le soleil ne se voilait la face, façon de protéger les êtres encore vivants d’un être déjà mort. Pas encore froid, certes, fourrure chaude et queue raide. Il ne palpite plus mais rouge encore du feu de la vie, il a l’air de bouger. Il pourrait flotter en slalomant entre les arbres. Il pourrait nager le crawl comme dans les dessins animés et remonter le cour de sa vie. Mulot caché entre le jour et la nuit, petit poilu des tranchées de jardin, a combattu pour sa survie, ventre à terre.

    Le fantôme a rougi dans son sommeil sans fard. Il s’est vu gros chat plutôt que gros rat. Il s’est vu pacha sur feuilles à mâcher, sur talus touffu, sur lit de soie. Il s’est vu premier mulot de la région, élu à rebrousse-poil roi des rongeurs. Il s’est vu mulot ailé pour échapper aux chats, aux chiens pour qui il aurait servi de jouet à déjeuner. Il se serait vu supersonique pour voler plus vite que les rapaces.
    Il divague dans son rêve de mort. Il galope, il est plus gros que le plus gros des chats, il est gros comme un éléphant. Il pourrait écraser un chat d’une seule patte. Il se voit comme prédateur mais il n’est jamais prédateur que de lui-même. Il trifouille dans ses cauchemars de quoi s’en extirper, histoire de voir si la greffe a pris, mais c’est trop tard, il a beau galoper dans son rêve, tout mort qu’il est, il est bel et bien mort.

    Y a-t-il un paradis des mulots ? Un espace à parsemer de fleurs des champs, de galeries souterraines, de cachettes surprises. Une place pour compter les nuages et les lombrics en attendant le crépuscule. Peut-être une motte de terre à rapporter entre les pattes, une attitude à faire remonter ses souvenirs de bête, les fatigues, les réformes, les remontrances. Peut-être la perception un peu fanée d’un amour de mulot. Mulotte sans culotte, l’indécence, le fantasme au pays des mulots, le temps que prend l’amour, aussitôt grandi aussitôt enterré avec la bêche à côté et deux bouts de bois en signe de croix. Le signe de l’enfant qui a semé avec, ses espérances et ses rêves.

    Que se disent des rêves d’enfant et des rêves de mulot mort ? Personne ne sait, il faudrait avoir pour cela de petites oreilles très pointues ou se laisser envahir par la terre, en avoir plein les yeux, plein la bouche, se laisser enterrer vivant, avec les rêves du mulot mort et ceux que l’enfant a déposé dans le trou.
    Ou attendre la saison prochaine et déterrer les rêves.

  • La nuit est noire, profonde, visqueuse, poisseuse. Elle se répand. Elle s’étend aux arbres nus et grelottant d’hiver. Le noir nappe chaque branche, dégouline sur le tronc jusqu’aux racines qui soulève l’asphalte, noire et granuleuse, la joue râpeuse de la rue sous la semelle.
    Le noir fond en surface, il oscille, avance dessous. Et nous marchons, le pas incertain, instable, à se laisser envahir, à se laisser engloutir par la chaussée molle, dégoulinante, où s’agglutinent les ombres. Cela suinte sous la botte, cela colle, glue noire qui déborde et nous mord.
    Noir le glacis de la nuit tombée à terre. Noir le pétrole épais sur les murs. Noirs les pas qui s’enfoncent dans le latex liquide. Noires nos silhouettes floues, nos cheveux, nos regards.
    Voir noir. Voir le noir partout. Marée noire qui monte jusqu’au cou, jusqu’aux yeux. Tout ce noir nous submerge. Tout ce noir noyé dans le noir.

  • Je vois. Ou peut-être pas. Peut-être que j’imagine. Peut-être que c’est un piège, juste une image. L’image d’une image. L’image dans l’image.
    La beauté brouille ses pistes. La beauté abat ses cartes. Sans joker, beauté brute, immédiate.
    C’est l’image d’un soleil, l’image d’un éblouissement, d’un choc, d’un aveuglement.


    La première fois, c’est un grand silence à l’intérieur. L’effet tenaille à rompre les organes. L’effet grenaille à piquer les paupières.
    La deuxième fois, j’étreins ce que je vois. A m’en étouffer. Je m’ébouriffe, je me dézingue, j’ingurgite à m’en déglinguer l’œil. Tant d’étincelles tant d’éclats.


    Et à chaque fois je me prends un uppercut. Un doux et long uppercut. Gros shoot. No bluff. De plein fouet. J’en ai plein la tête. Plein les veines. J’en suis pleine, c’est en moi. Cela diffuse, cela
    diffracte, cela reste longtemps.

    Après, je me dis que je sais. Je connais cette émotion, je la reconnais. Je suis prête. Elle peut venir, la beauté. Toute la beauté du monde. Je l’attends de pied ferme. Elle peut me frapper en pleine face, la beauté. J’encaisserai.