Aube

réveil ?
survie
la mille-cent-quarantième

matin ?
regard droit devant devant devant
fixation des œillères
démontage du rétroviseur qui repousse tout seul

café ?
arôme cherchant son double
par habitude

silence ?
colocataire bruyant
mettant la table pour deux
& ne laissant jamais un mot
sur la table de la cuisine

dimanche ?
vacarme des secondes

après-midi ?
espace à remplir
ou à vider

vin ?
gilet de sauvetage sur tapis volant

soir ?
lente fermeture de paupière noire

crépuscule ?
couleur résistant à toutes les métaphores

nuit ?
bal des fantômes
carnet plein
je danserai jusqu’à l’aube

rêve ?
toi

toi ?

pose le ciel sur ton ventre
allonge-toi enfonce repousse 
tes limites
déploie
tronc
      bras
         racines

ressens comme 
tout est toi
et tu es tout
et rien
et partout
depuis toujours

mêle tes doigts à l’herbe
de tes cheveux
avale 
ta propre sève
n’arrache plus rien
pousse

écoute le vent 
la traîne      du lombric
les fleurs
qui t’applaudissent

porte les enfants
sois leur terrain de jeux
leur cachette 
leur refuge

sous le soleil
ferme les yeux
ris avec lui
parle-lui de la pluie

invoque-la une dernière fois

dis les mots qui changent de sens
et que personne n’entend

retiens le souffle
        qui file 
entre tes dents

parle à l’herbe à l’arbre
berce la pierre 
console-la 

moule ta nuque dans la glaise
et tes yeux 
dans le bleu

laisse les feuilles couvrir ta langue
mâche l’humus
les vers
la pluie

souviens-toi
ou ne te souviens pas
mais quand la brume viendra
n’oublie pas 

remercie-la

Blancs de mémoire

le reflet d’une brique de lait dans le miroir de la chambre de mes parents. ma mère est au lit, je la vois dans le miroir, derrière la brique de lait. elle pleure. je crois qu’il pleut. je fixe la brique de lait restée dans la chambre de mes parents depuis que l’on a appris que mon grand-père est mort.

la lumière blanche s’éteint, tête en arrière bouche ouverte, on vient de me retirer mon appareil dentaire. j’ai du vide partout dedans. ma langue panse l’absence. je veux qu’on me remette mes bagues.

un restaurant chic où l’on chuchote, couverts en argent, vestes sombres. nous fêtons notre anniversaire de mariage. un plateau de fromages grand comme un paquebot, des fromages comme des hublots, comme des yeux qui me regardent. je n’ai plus faim. dans mon assiette, des lamelles de visages m’observent pendant qu’il dit qu’il m’aime.

chambre blanche, lit minuscule, les rats courent à l’intérieur des murs. de l’autre côté de la porte, l’espace commun : télévision canapé frigo. je tire mon lait, je nettoie la machine, désinfecte tout bien comme il faut, je visse le couvercle sur le flacon qui contient mon lait, je pose le flacon dans le frigo loin de tout autre aliment, je referme la porte du frigo ; je passe la nuit assise sur le canapé pour vérifier que personne n’empoisonne mon lait.

sac à main valise poches chaussettes trousse de toilette, elle a tout inspecté ; elle est repartie avec ma pince à épiler et la paire de petits ciseaux.

six à table, on ne mange pas de vrais œufs. c’est interdit. le café, après les cachets devant les soignants — nos lèvres s’ouvrent et se referment comme des portes d’ascenseur — on le prend dehors, en fumant énormément — le silence, l’envol des regards quand la fumée s’échappe.

bâtiment blanc grises mines univers clos. les fenêtres ne s’ouvrent pas. jogging trop grand, cheveux emmêlés, tu parles fort, tes lèvres dessinent des majuscules de sang sur ton visage emmuré par les cachets.

on frappe à la porte on entre sans attendre, l’infirmière parle, je pense au corbeau mort qui gît sous ma fenêtre. je ne baisse pas les stores du vendredi soir, j’ai peur de rêver. une femme crie dans le couloir. entre deux murs trop blancs, gicle un ciel sauvage.

chambre douze dernière nuit. j’ouvre la porte. couloir infirmer yaourt. c’est interdit. c’est mon dernier soir, il m’accompagne. cuisine vide chirurgicale. lumière blanche. bac évier plan de travail en acier brillent comme un appareil dentaire. l’infirmier est une brique de lait. il me tend un verre blanc comme un trou de mémoire et un yaourt sucré comme l’enfance.

Je t’écris

je t’écris du fil du soir
là où tout s’allume là où tout s’éteint
où la lumière fuit
et lune commence

regarde
habitue ton regard
à la transparence du noir
c’est là que je prends corps
que je luis 
volatile

je t’écris de la frontière
du rêve et de l’éveil
de l’espace 
entre chaque cil 
qui dessine tes paupières

écoute
quand je prononce
des lettres sur la vitre
le vent les cristallise
apprends à les reconnaître 

je t’écris depuis le silence depuis tes premiers mots
dans ta chambre
l’obscurité reprend son puzzle
laisse-la faire 
écoute ma voix
qui cherche à le défaire

ressens 
mon amour
depuis la nuit des temps depuis le jour de toi
mes cheveux ont le même poids
que ton souffle
la couleur de ta voix

je t’écris depuis toujours depuis partout
je t’écris et je te porte 
je te suis je te soutiens
je te berce quand tu pleures 
je te hisse quand tu ris

tu ne me vois pas 
parfois tu me penses
tu me cherches tu me sens tu me devines
dans la lumière divine
d’un rayon sur la branche

habitue ton regard 
à la transparence du noir
tu entendras mon chant 
susurrer au silence
là où tout redevient là où tout recommence