Claire

Enfant, je ne respectais pas les adultes
je ne voulais pas être comme eux
je ne voulais pas mentir pour paraître mieux
ça se voit toujours quand on ment
je voulais souvent être seul
ou avec des animaux
je ne voulais pas apprendre à réparer une voiture je ne voulais pas avoir le corps capable de porter des parpaings 

je voulais lire

je voulais écouter ma petite voix me raconter ces histoires fantastiques
toute la nuit
je ne voulais pas éteindre 
encore un chapitre
mes amis étaient là-bas 
entre les pages et les mots 

j’ai grandi dans plein d’endroits

au soleil il y avait la voisine d’en face
elle était plus grande que moi 
de deux ans je crois
elle m’impressionnait de tristesse 
et de beauté
peut-être son père mort peut-être un divorce
en tout cas elle l’avait perdu
alors ça lui donnait ce sourire que j’ai aimé 
chez elle et plus tard chez d’autres

dans la grisaille j’ai croisé un ivrogne
il restait sur un banc et parlait tout seul
ma mère l’appelait le drôle
et ne voulait pas qu’on l’approche
moi j’y voyais le même sourire 
que celui de Claire 

il avait peut-être perdu quelqu’un
lui aussi 

je me promettais de ne pas succomber à la tristesse quoi qu’il arrive
j’aimais ce sourire chez les autres
les ravages au visage
mais je voulais être dans l’autre camp
de ceux qui consolent
de ceux qui prennent dans les bras
pour dire tout va bien je suis là

je ne voulais pas perdre quelqu’un
alors je ne me suis attaché à personne

je voulais être celui qu’on trouve

Mais…

Je me sens bien, seul dans cette maison. La fraîcheur humide les jours de tempête, quand le vent souffle et bat la pluie contre les vitres. Les jours d’automne où la nature sait mieux que moi ce qui est bon pour la terre. Pour tous les habitants de la terre. Rester là, allongé. 

Dormir, si possible. 

Au chaud, si possible.

Je me sens bien. Seul dans cette maison. Même en hiver. Surtout l’hiver. Toujours cette fraîcheur, celle de la neige aux branches. Celle que le merle combat de son vol bas, chaque geste compte, chaque battement d’aile, jusqu’au réservoir de graines.

Je me sens bien. Seul dans cette maison, je ne sais pas. Il y a cette fraîcheur le matin. Comme si la rosée s’y déposait quand même. Comme si l’éveil ne se faisait qu’au dehors, comme si tout devenait beau passé le seuil, mais qu’à l’intérieur, rien ne bougeait. 

Cette maison n’autorise pas le printemps, les fleurs ou les bourgeons. Elle demeure sombre. Par toutes les saisons et par tous les temps. Je me sens dans cette maison, comme le voyageur d’un wagon. Planté dans le décor. Immobile.

Je me sens bien seul dans cette maison. Il y a toujours cette fraîcheur, celle du matin, quand le soleil n’est pas complètement rentré, mais qu’il me chauffe déjà le bas des jambes. 

Mon café tiédit pendant des siècles. Je vois bien que l’été va passer sans toi. 

Moi aussi j’ai à moitié froid. 

Neige en été

Quand elle le voit, elle l’embrasse pas. 

Elle fait ce hug un peu timide, les joues ne se touchent pas. 

Juste le parfum.

En soirée, elle fait ses trucs à droite, à gauche. Mais elle garde un œil sur lui. Même sans le regarder, c’est comme si, son esprit savait. Une boussole avec l’aiguille qui indique : Lui.

Comment l’expliquer. C’est comme vouloir de la neige en été. Elle est là, sur une serviette de plage, sous le soleil, avec un bon livre. Les enfants jouent dans le sable, elle a un peu de musique dans les oreilles. Juste assez pour ne pas couvrir le bruit des vagues. Et d’un coup, elle voudrait être dans ce canapé – deux places confortables, au coin d’une cheminée crépitante, blottie sous un plaid, pendant que le monde devient blanc. Ce sentiment-là.

Avec lui mais sans lui. 

Parfois elle lui écrit un message. Qu’elle efface. Puis recommence avec d’autres mots. Qu’elle efface à nouveau. La conversation a déjà eu lieu. Ou alors elle est en train d’exister. Dans sa tête. Mais elle se dit qu’il sait. 

Non, elle sait qu’il sait.

De toute façon, elle ne l’aime pas vraiment. 

Par contre elle l’adore.

Henri

Ton frère ne m’a pas raconté beaucoup de toi.

Juste, tu étais artiste. Et rêveur. Il y a toujours ce petit tableau peint par toi au mur de ma chambre.

Juste, tu n’as jamais travaillé, pas comme on l’entend. Tu te levais le matin et tu peignais. Autant que possible. Tes peintures te permettaient à peine de manger. Tes parents te donnaient un peu d’argent, quand ils pouvaient.

Juste, tu étais fragile, même avant de tomber malade. Tu étais la tristesse de la famille.

Tu as toujours été maigre.

Juste une photo en noir et blanc, c’est vrai que tu étais maigre. Et ce tableau peint de ta main, accroché au mur, face à moi.

Il est minuscule et plein de couleur. C’est la place d’un village de montagne où des gens passent.

Juste, tu peignais derrière la vitre.

La tuberculose te faisait craindre le froid.

Juste avant trente ans, tu es mort.

puisqu’il n’y a pas million de choses qui repose sur les genoux du monde ou les épaules de Darwin nous étions sommes ou seront ces animaux sauvages en mémoire nous rappelle que rien ni personne ne décide rien ni personne ne gouverne aucune frontière aucun mur aucun pays rien d’autre que la tendresse mais nous préférons ne pas la voir n’est ce pas nous préférons croire en la puissance d’un être sur un autre alors sur quels genoux reposer maintenant