laquelle de tes deux mains je dois ouvrir pour briser le silence ?

secrets scellés dans poings serrés
doigts potelés 
poigne féroce 
écrasait au milieu mes petits doigts

c’était écrit à l’encre de chine sur un petit carnet et je l’ai lu
il a 5 ans, il dit – 
bientôt je ne parlerai plus, ma voix sera dans ma main

dans les familles
souterraines les histoires
pas de houle
dangereuses les vagues 
calme plat

un jour, je vais te raconter
briser le silence pour réparer mon coeur

Pourquoi lui à ce moment-là?

Une sale période pour moi, presque une perdition. Non mais que dis-je une réelle perdition. Je m’accrochais corps et âme à des fils invisibles qui m’échappaient.

Je coulais à la surface de la Terre. Buvais la tasse à chaque respiration. Suffoquant en souriant. Plus de prise et prise en plein cœur par des fantômes qui m’habitaient, me télécommandaient. Je croyais être moi, je n’étais que l’ombre de moi-même. Une automate morte vivante… mais avais-je été réellement vivante avant ce temps-là?

Il est apparu dans un couloir et je l’aurai reconnu même en plein noir. C’était ma bouée de sauvetage, enfin l’air allait enfin re circuler dans mes cellules. Un nouveau scénario, à vivre après la mort, une nouvelle accroche. Il était la vie qui allait me redonner vie. Des mois, des années, accrochée j’étais, purement et simplement. Un destin, c’était écrit, c’était ainsi.

Aujourd’hui, libérée, délivrée, comme la chanson, le suis-je vraiment? Libérée de quoi, de qui? Délivrée d’où? De quel geôlier, de quelle prison dorée, de quel joug? De moi-même…

Elle s’envole dans le printemps doré de lumière. Ses ailes frêles prennent de l’ampleur et sans peur aucune s’élèvent au-dessus des nuages. Nue dans les nues. Un déploiement  à l’infini.

on peut mourir de ne pas

On peut mourir de ne pas se narrer
On peut mourir de ne pas se barrer
De ne pas se sauver, on peut mourir
On peut pourrir de ne pas se lover
On peut pourrir de ne pas se trouver
De ne pas se chercher, on peut mourir
On peut souffrir de ne pas s’écouter
On peut souffrir de ne pas fuguer
De ne pas s’échapper, on peut mourir
On peut s’anéantir de ne pas pleurer
On peut s’anéantir de ne pas moufter
De ne pas parler, on peut mourir
On peut se haïr de ne pas se lever
On peut se haïr de ne pas se cabrer
De ne pas se cabrer on peut mourir

D e n e p a s
O n p e u t
M o u r i r

Si tu parles à la lumière est-ce qu’elle te répondra ?

J’ai vécu parmi les morts.
Je vais te dire comment j’ai vécu parmi les morts. Á une époque j’étais morte. J’ai rencontré un homme
qui avait reçu un homme. On lui avait fait cadeau de cet homme. Il était laid il avait un côté du visage plus
petit et plus bas il était penché c’était sa manière
de regarder le monde.


L’homme m’a dit ta montagne est trop grande. Le froid prend toute la place
à l’intérieur de toi.
Ta montagne a des ombres noires. On ne peut pas la brûler on ne peut pas la pousser. On ne peut pas la
fondre la déchirer on ne peut pas la manger.


Elle est là.


Il a dit tu n’as qu’à faire le tour on peut tout jeter là-bas. J’ai marché pendant des jours sous la pluie le
brouillard c’était
la montagne et pourtant c’était plat.
Il n’y avait pas de refuge pas de halte seulement
des sourires gros comme des crevasses des ventres gonflés de chevaux morts des carrosses de feu remplis
de marécages des cités obscures et des torrents de lave. Un cloporte sur un fétu de paille.


J’ai trouvé une femme. Elle s’est accroupie elle a pissé sur la montagne. Elle a dit on s’en fout des
passants les bactéries se cognent la tête contre les pierres elles meurent sur la cascade.


J’ai pris sa main elle était douce elle était malade. Je suis repartie j’ai oublié la femme
mais elle bougeait encore
à l’intérieur de moi.


Je marchais sur la glace j’avais une fleur dans la main. La fleur était chaude. Son cœur humide et sombre
battait doucement dans ma main. J’ai traversé une forêt de cadavres. Ils avaient tous
le même visage.


Le souvenir n’est pas un lieu on ne peut pas le visiter.


L’homme m’a demandé de nommer son reflet dans un miroir. Je ne voyais rien. L’homme n’avait pas de
reflet dans les miroirs. Je lui parlais devant les miroirs et son reflet n’existait pas. Son nom n’existait pas.
On voyait seulement l’image de l’homme penché et laid qui l’accompagnait. Il m’a dit c’est parce que je
suis vide à l’intérieur. On m’a donné cet homme pour combler mon vide intérieur.


J’avais une forêt à l’intérieur de moi j’ai essayé de la brûler.

L’homme cassait des miroirs pour faire advenir un reflet, il leur léchait les plaies il tétait les brisures. Il a
dit je cherche ma mère dans les miroirs. Son sang coulait de sa bouche il en sortait des fleurs des oiseaux
des pattes de faon et des insectes morts.
L’homme était un refuge pour toutes les douleurs du monde
pour toute la beauté du monde.

L’homme penchait.

Il a dit si tu parles à la lumière, elle ne te répond pas.


L’homme s’est assis contre un arbre. Il a dit je suis fatigué j’attends que la forêt repousse. Ça prend du
temps. Le temps ne peut pas s’asseoir il ne peut pas prendre un bus il ne peut pas
s’enfuir sans laisser de trace. Il ne peut pas se coucher sous un arbre il ne peut pas
s’endormir c’est dommage.


Si tu berces le temps il pleure il fait ses dents.
Si le temps dormait on se retrouverait tous dans la poche du ciel
la jouissance serait intense et vaste.


Si tu parles à la lumière, elle ne te répond pas.


Derrière la montagne il y avait un lac il était long et froid. Il n’avait qu’une rive, elle n’avait pas de fin.
Dans ma main le petit cœur battait.
Il était chaud il était vivant.


Je l’ai mangé.

Mariana

Mariana,

Est-ce que le désir donne la vie ?

Il faut que je te raconte, Mariana.

J’étais morte.

Au printemps la nature poussait les feuilles dehors mais moi j’avais le dos tordu vers l’avant et les genoux qui remontaient sous la mâchoire. Un corps de pantin en carton. Abîmé comme si je l’avais découpé en maternelle et que la peinture avait séché dans un tiroir pendant trente ans. En passant les attaches parisiennes dans les trous, au moment de plier les tiges en laiton, je ne savais pas que c’était mon corps d’adulte que je pliais.

A la fin de l’été mon corps était devenu si mou qu’il coulait sur le sol. Je ne pouvais plus marcher car il fallait sans cesse que je le ramasse. Ma grand-mère me disait Tiens-toi droite mais je passais mes journées repliée dans le coin d’un canapé noir.

Et puis l’automne est arrivé et je n’attendais rien d’une saison qui ramène la nuit à quatre heures. Je pensais que mon corps finirait de disparaître et que bientôt j’allais flotter dans l’hiver comme un feu follet translucide.

Mais le désir m’a sauvée, Mariana.

J’ai vu sa bouche. Les incisives qui se chevauchent. La canine qui mord la lèvre. Le lendemain j’ai caché mes vergetures sous mon jean et j’ai peint mes ongles en coquelicot.

Un soir je me suis trouvée au pied d’un mur avec mon désir de l’autre côté. J’avais l’alcool au cœur et la tête en brume. J’écrivais compulsivement un poème sur mon téléphone pour m’empêcher de penser. Si j’avais su brûler des pigeons bouillir des plantes parler à la lune jeter dans le feu. J’ai hésité longtemps et puis j’ai pensé, ce ne sont que deux feuilles de plâtre qui enserrent une laine de verre. Je vais traverser.

En m’approchant de la cloison j’ai entendu une voix qui crépitait. Une voix qui parlait à mon désir au téléphone, qui criait dans un mégaphone, qui couvrait le bruit des motos et qui portait jusqu’au lac. Une voix qui grésillait dans les rues désertes écrasées de soleil et qui crachait : ton désir peut bien crever là.

J’ai pris mon désir je l’ai caché sous mon t-shirt.

Maintenant je le porte avec moi, Mariana. J’entends l’été à travers la fenêtre.

Te souviens-tu des mots partagés 
Nous mettions en vers nos maux et espoirs
Dans des bulles électroniques
Jetées dans les courants des réseaux
Une mer où les noyés osent lever les voiles
Une mer d’écume
Ses bouteilles de larmes salées

Te souviens-tu, tu avais partagé une note 
J’ai cru qu’elle m’était adressée naïf que je suis
Une note musicale au rythme des feuilles pourpres
S’envolant vers un sol terracotta
J’avais rougi de ma maladresse
Décomposé je ne savais quels mots écrire
Cascade de dés inconscients

Te souviens-tu de nos premiers dialogues 
Les mois d’autonome étaient passés
Nos feuilles s’envolaient sur la toile
J’écrivais mes émois après avoir lu tes vers
Mis en vers pour danser avec
Ils avaient le parfum du vin chaud
L’hiver et ses promesses

Te souviens tu de nos bulles printanières
On s’écrivait sur ces réseaux
Cachés des autres
Rien que nos mots à nous
Ils germaient dans nos jardins
On attendait les fleurs de l’autre
Un bouquet d’impatience

Une fleuraison sous l’ombre d’un passé
Chez moi des embruns enivrants
L’été était arrivé avec ce jour
Le jour de te susurrer mon désir
Quitter la mer et rejoindre la terre
Voyager jusqu’à ton jardin
Te souviens-tu Un amour décalé 

Est-ce que je suis un personnage ?
Non.

Est-ce que je suis un animal ?
Non.

Est-ce que je suis une divinité ?
Non !

Est-ce que je suis un objet ?
Non.

Est-ce que je suis animée ?
En un sens.

Je suis végétale ?
Non.

Est-ce que je suis un fait ? Est-ce que je suis arrivée ?
Une seule question. Non.

Est-ce que je suis un phénomène ? Une sensation ?
Une question. Oui.

Est-ce que je suis vert-de-gris, parfois rose pâle ?
Est-ce que je suis lisse et parfois pas ?
Est-ce que je guide les animaux ?
Est-ce que j’accélère le cœur et raccourcis le souffle ?
Est-ce que je suis insaisissable comme une poignée de gouttes ?

J’ai trouvé ce que je suis.