J’ai vécu parmi les morts.
Je vais te dire comment j’ai vécu parmi les morts. Á une époque j’étais morte. J’ai rencontré un homme
qui avait reçu un homme. On lui avait fait cadeau de cet homme. Il était laid il avait un côté du visage plus
petit et plus bas il était penché c’était sa manière
de regarder le monde.
L’homme m’a dit ta montagne est trop grande. Le froid prend toute la place
à l’intérieur de toi.
Ta montagne a des ombres noires. On ne peut pas la brûler on ne peut pas la pousser. On ne peut pas la
fondre la déchirer on ne peut pas la manger.
Elle est là.
Il a dit tu n’as qu’à faire le tour on peut tout jeter là-bas. J’ai marché pendant des jours sous la pluie le
brouillard c’était
la montagne et pourtant c’était plat.
Il n’y avait pas de refuge pas de halte seulement
des sourires gros comme des crevasses des ventres gonflés de chevaux morts des carrosses de feu remplis
de marécages des cités obscures et des torrents de lave. Un cloporte sur un fétu de paille.
J’ai trouvé une femme. Elle s’est accroupie elle a pissé sur la montagne. Elle a dit on s’en fout des
passants les bactéries se cognent la tête contre les pierres elles meurent sur la cascade.
J’ai pris sa main elle était douce elle était malade. Je suis repartie j’ai oublié la femme
mais elle bougeait encore
à l’intérieur de moi.
Je marchais sur la glace j’avais une fleur dans la main. La fleur était chaude. Son cœur humide et sombre
battait doucement dans ma main. J’ai traversé une forêt de cadavres. Ils avaient tous
le même visage.
Le souvenir n’est pas un lieu on ne peut pas le visiter.
L’homme m’a demandé de nommer son reflet dans un miroir. Je ne voyais rien. L’homme n’avait pas de
reflet dans les miroirs. Je lui parlais devant les miroirs et son reflet n’existait pas. Son nom n’existait pas.
On voyait seulement l’image de l’homme penché et laid qui l’accompagnait. Il m’a dit c’est parce que je
suis vide à l’intérieur. On m’a donné cet homme pour combler mon vide intérieur.
J’avais une forêt à l’intérieur de moi j’ai essayé de la brûler.
L’homme cassait des miroirs pour faire advenir un reflet, il leur léchait les plaies il tétait les brisures. Il a
dit je cherche ma mère dans les miroirs. Son sang coulait de sa bouche il en sortait des fleurs des oiseaux
des pattes de faon et des insectes morts.
L’homme était un refuge pour toutes les douleurs du monde
pour toute la beauté du monde.
L’homme penchait.
Il a dit si tu parles à la lumière, elle ne te répond pas.
L’homme s’est assis contre un arbre. Il a dit je suis fatigué j’attends que la forêt repousse. Ça prend du
temps. Le temps ne peut pas s’asseoir il ne peut pas prendre un bus il ne peut pas
s’enfuir sans laisser de trace. Il ne peut pas se coucher sous un arbre il ne peut pas
s’endormir c’est dommage.
Si tu berces le temps il pleure il fait ses dents.
Si le temps dormait on se retrouverait tous dans la poche du ciel
la jouissance serait intense et vaste.
Si tu parles à la lumière, elle ne te répond pas.
Derrière la montagne il y avait un lac il était long et froid. Il n’avait qu’une rive, elle n’avait pas de fin.
Dans ma main le petit cœur battait.
Il était chaud il était vivant.
Je l’ai mangé.