Le chemin le plus long

Je dois te raconter, comment tu as pris le chemin le plus long. Arrivée d’une partie si infime de chair, de muscles, de tendons et de nerfs. Quand la cellule ignore encore qu’elle est cellule. Rêvant sans doute à toutes les formes qu’elle pourrait prendre. Se demandant comment elle allait sortir de la brèche. La nacre de ta peau n’était pas encore dessinée . Tes yeux n’avaient pas encore la couleur de la nuit. D’une lagune aiguë marine, où des planctons phosphorescents se pâmaient. Écoute, pour que tu saches, avant tu n’étais qu’en fragments, un magma de petites images. J’avalais des pilules par la bouche pour te protéger. Et vrillais pour que tu te déplaces. Alors, les jours passaient, grossissant dans le bocal, indifférente aux cris dehors. N’en pouvant plus d’attendre l’issue. Tous les matins, te menant à l’eau et tous les jours sentant ton coeur arborescent grandir. Et alors, déjà nourrice, morceau si flou dans son imagination, une micro planète. Tu sais, je ne m’attendais pas à cela. Car tu es née un soir de tempête , après les incendies. Combien de fois avais-je nagé l’hiver, humide près des flammes. Pour te préparer à l’extrême. À t’attendre au-delà du dernier jour. La sensation de tomber debout, au milieu des filaments de petites méduses écarlates Et le vertige soudain, la béance, une chute. Et puis, en trois poussées grandioses, Tu étais là.

Ainsi mon arrivée dans le monde.
Je dois te raconter le bébé gros et gonflé, les regards détournés, la gêne qui contamine, les disputes en rêve au-dessus du berceau.
Je dois te raconter les graviers de la cour, les cris des balcons, les luttes de bac à sable où je perdais toujours.
Je dois te raconter les mains chaudes de ma grand-mère, l’odeur sucrée de l’appartement, la laine qui gratte. La mousse au chocolat dans le ramequin en verre.
Je dois te raconter le corps changeant, l’arrivée du beau-père, le frère puis la petite sœur.
Ainsi la vie verre bouteille, les mots tessons dans la cuisine avant le départ à l’internat.
Je dois te raconter la rencontre avec ton père, les couleurs de l’Espagne, la tendresse qui prend du temps.
Je dois te raconter le ventre plein, la vie pleine de bras potelés, les plus belles années je crois.
Parfois les murmures qui hurlent dans la tête le soir, la marche rapide autour de la maison, trois, quatre tours de suite pour calmer le dedans.
Je dois te raconter le travail qui sauve certains jours, qui plombe les autres.
Je dois te raconter la colère montante, une vague qui écrase le plexus, les efforts pour rien.
Je dois te raconter la joie des samedis soirs, les croque-monsieur et vos bavardages.
Je dois te raconter le départ des enfants.
Ainsi les chambres vides quand je mets en cartons toutes les affaires.
Je dois te raconter les promenades à vélo, les villes étrangères tous les deux, le jardin potager.
Souvent le mouvement incessant car nécessaire, la course, la nage, la marche rapide, même dans le sommeil la valse permanente.
Tu sais la maladie qui surgit.
Je dois te raconter vos messages, vos voix réunies à nouveau, la douceur d’un printemps sauvage.
Je dois te raconter la faute dans mon corps, la culpabilité qui hante, vous avoir transmis ça.
Je ne peux pas te raconter quand j’avais douze ans, je ne l’ai jamais dit à personne, j’ai oublié.
Ainsi le mal qui prend le ventre, les jambes, la gorge et la parole.
Je dois te raconter que j’étais là, même muette et inerte, quand un goéland s’est posé sur le rebord de la fenêtre.
Je dois te raconter que j’étais là, quand tu as murmuré à mon oreille, le dernier jour.

Vie d’une Catachtone

Et tu es née dans la continuité de ton peuple
Et tu as regardé dans l’antre noire
Et tes pupilles se sont ouvertes
Et l’encens a coulé vers la gauche
Et tu n’as pas voulu du sein de ta mère inquiète
Et tu détestais le goût du Tulsi
Et tu pleurais la nuit souvent
Et on venait t’oindre le soir
Et on te berçait de prières
Et tu avais le sentiment de mort
Et tu jouais avec les poupées de glaise
Et tu leurs faisais une maison brune
Et tu y plaçais du désordre
Et tu as grandi dans ce trou
Et tu as passé tes doigts sur le pied du Stélion
Et tu as interrogé l’équilibre
Et tu as mangé l’offrande
Et tu as refusé de n’être que ça
Et tu as prévu de partir
Et la nuit, tu as détaché les liens
Et la pierre est restée debout
Et tu as rampé avant qu’elle ne retombe
Et ton corps a fait une fissure
Et le monde avait une odeur mouillée
Et tu t’es mise toi aussi debout
Et tu as récité en toi la langue de la surface
Et tu as senti avoir une peau
Et tu as vu les silhouettes pour de vrai
Et les mains qui se tiennent
Et tu n’as pas pu les rejoindre
Et tu n’as pas pu revenir