Une image

Six petits rectangles sur fond clair et, à l’intérieur de chacun, un univers aquatique. Ou sonore ; on ne sait pas. Ce sont des ombres et des ondes qui s’y dessinent, et c’est abstrait comme un mystère. On voit dans chaque rectangle comme un morceau de disque, avec les fines lignes circulaires de ses pistes, et en son centre un trou noir. Il n’y a que deux couleurs. Le fond noir et les ombres, les ondes claires, peut-être blanches mais par effet de contraste on dirait presque bleues, oniriques. 

Le troisième rectangle, celui qui est positionné à gauche sur la deuxième rangée, est un peu différent. Là, l’image du disque est davantage rognée, elle ne remplit même plus la moitié du cadre. L’autre partie, ce sont des spectres lumineux qui dansent de part et d’autre d’une ligne droite : c’est l’instantané de la vie, l’image d’un coeur qui bat. Alors j’observe un peu mieux, je détaille ces copies d’écran au bas desquelles je peux lire en tout petit des chiffres et des lettres qui demeurent pour la plupart opaques à mon entendement : « HdT-10ORx », « Vmo : 2.2cm/s », « PA : 100% », « 13 IPS1 », aussi énigmatiques que les sentiments qui, j’imagine, ont dû te submerger quand la sonde a glissé sur ton ventre encore plat pour la première fois. 

À ce stade de son développement, l’embryon n’est encore qu’une lentille -c’est toi qui me l’explique-, et pourtant son coeur bat. J’imagine que tu as pleuré. J’imagine seulement, car je ne sais pas. Pour moi cette petite vie reste aussi abstraite que six rectangles sur une feuille A4, et pourtant l’idée qu’elle pousse en toi me bouleverse. Je me souviens de nous construisant la cabane dans les bois des Perrières, je me souviens de toi qui n’en démordait pas : il fallait faire sans clous. Je pense aux nœuds qu’on a dû apprendre à nouer, et à tous ceux qu’on a ensuite tenté de défaire, dans l’espoir de pouvoir vivre nos vies plus libres, délestées des casseroles inutiles. Je pense à ces bois et je pense à ce petit cœur qui palpite en toi, et je pense à nos parents, et à nos petits cœurs battant dans les ventres de nos mères bien avant que nos pupilles ne rencontrent la lumière ; je pense à tout cela et tout cela m’émeut. Est-ce que tes enfants grimperont aux arbres ? Est-ce qu’ils y construiront des cabanes ? Choisiront-ils d’y planter des clous ou apprendront-ils à faire et défaire des nœuds, jusqu’à dénouer les fils de nos héritages incertains ? 

Six rectangles sur une feuille blanche, ce n’est rien et c’est une vie tout entière, c’est ton ventre qui ne t’appartient plus tout à fait. C’est une cabane au fond des bois qu’il nous appartient de garder debout.

Romain

C’est un feu. Une flamme coloriée à la craie grasse (je crois ? je n’y connais rien ; j’apprécie pourtant me balader entre les rayonnages des magasins de Beaux-Arts, mais plutôt côté argile il est vrai). Du jaune en fond, de l’orange, du rouge. Quelques lignes glauques pour les zones de combustion plus oxygénées. En s’approchant du ciel, on distingue les dépôts de matière sur le grain du papier. Ils figurent parfaitement les escarbilles qui s’échappent d’un feu de bois pour finalement s’évanouir en cendres dans la nuit noire.

C’est mon ami Romain Bourguet l’artiste derrière ce dessin. Il est bon. J’avais entendu parler de lui avant de le rencontrer : plusieurs amis en commun. À la même époque, on m’avait aussi raconté l’histoire d’un appartement ayant pris feu, d’un colocataire photographe dont le triacétate de cellulose des pellicules avait nourri l’incendie plus que de raison. Des années plus tard, j’ai compris que c’était Romain qui vivait avec le photographe. On s’est entendu dès notre première rencontre (je crois ? il faudra le lui demander : @romainbourguet).

Son feu brûle sur fond blanc — une feuille à dessin au grammage on ne peut plus classique. On sent qu’elle a jailli en une poignée de secondes. Romain a par la suite peint une série de feux sur fond noir ; des petits formats. Quand il m’a invité à son atelier pour les voir, je lui ai parlé de son appartement. Il m’a répondu qu’il n’avait pas fait le lien. J’ai trouvé ça prodigieux.

L’hiver, j’aime presque toucher les braises de mes pieds dans l’âtre de la cheminée. Je n’ai jamais assez chaud. Je mange du pain, des pâtes de fruits. Dehors, la forêt est froide et humide.